Philippe Bouvard et la délicieuse écriture

Phillipe Bouvard près d'une mappe-monde

En fouillant dans mes archives, je tombe sur un scan de mauvaise qualité d’un texte trouvé par hasard il y a quelques années. La plume savoureuse de Bouvard avait opéré.

On se retrouve parfois lié à des textes, pour la sensibilité qu’ils expriment, l’image nostalgique et savoureuse qu’ils véhiculent, l’admiration qu’on a pour un style qui nous dépasse.

Au profit d’une publication à tendance humoristique, l’ami Bouvard commet un article grinçant, juste, savoureux, rappelant à l’interlocuteur de sa missive imaginaire les saveurs uniques qu’il y a encore aujourd’hui à quelques pas de Paris, rendant bien inutile et vain la fuite à Venise pour en profiter de ses plaisirs.

Le texte est simple, magnifiquement écrit, juste, et savoureux. Je l’avais conservé comme un modèle du genre. Intéressez-vous à Philippe Bouvard (notamment son autobiographie publiée dans le Reader’s Digest qui est fascinante) car cet homme amoureux des mots et de la vie nous manquera certainement très cruellement un jour.

 

Tu es à Venise, je reviens de Nogent-sur-Marne

 

Merci pour ta carte postale de la place Saint-Marc qui m’a rappelé de très anciens chromos façon sépia sur lesquels les touristes étaient plus nombreux que les pigeons. C’est une bonne idée que tu as eue d’offrir à Irène, ta patiente épouse, ce voyage de noces avec dix années de retard, c’est-à-dire bien au-delà des limites que la chimie assigne à la passion. Ainsi pourrez-vous, ayant fait déjà plusieurs fois le tour de vous-même, mieux profiter de votre séjour. Je te griffonne ces lignes sur la terrasse de Chez Gégène. La Marne est moins sinistre que le Grand Canal.

 

Les bateaux ont l’air d’y naviguer au rythme des accordéons qui, de guinguette en guinguette, se chargent d’assurer la couleur locale. Certes, l’établissement sur lequel j’ai jeté mon dévolu est moins chic que ton Café Florian avec ses pâtisseries encore plus nombreuses au plafond que dans les assiettes et son orchestre de musique de chambre moulinant Strauss et Mozart mais, ici, le personnel est moins guindé et les nourritures plus roboratives. Je ne connais pas d’autre endroit dans le monde où l’on puisse gober aussi voluptueusement une douzaine d’escargots (sont-ce toujours les mêmes coquilles qui servent ?) au son de Viens Poupoule.

Le reste du menu était à l’avenant : viande plus tendre que la serveuse et frites moins grasses que les clientes. J’ai terminé mon festin par une tarte chaude aux pommes agrémentée d’une boule glacée de vanille. Un couple s’est mis à valser tandis que des barcasses dansaient sur l’onde. Puis le musico de service est passé sans vain chauvinisme du Petit Vin blanc à Joinville-le-Pont, que tous les convives ont repris en chœur. Sur le livre d’or que le patron fait systématiquement déposer en même temps que l’addition devant les clients les plus anonymes, j’ai exprimé mon contentement en calligraphiant à l’aide de la bâtarde française et en l’assortissant de cinq fautes d’orthographe que je t’épargne, cet allègre satisfecit : «J’ai les dents du fond qui baignent mais celles du devant ont tenu le coup.» J’ai signé «B.H.Kadhafi.» En me saluant à mon départ, le patron n’a pas caché sa con fusion de ne pas m’avoir reconnu.

Tu me dis que vous avez eu le privilège de dormir dans cette chambre 10 de l’hôtel Danieli où Musset crachait le sang tandis que derrière la cloison, George Sand payait le médecin en nature.Je ne suis pas culturellement en reste puisque je suis allé admirer la bicoque bicolore de Charles Trenet. Comme la porte du garage était fermée, je n’ai pas vu sa superbe auto mais je suis certain que le fou chantant a vécu là alors qu’il n’est pas sûr que Casanova soit venu dans la cité des Doges déglutir les trois douzaines d’huîtres qui le rendaient plus ardent au déduit. Les ombres qui hantent Nogent quand s’allument les lampions ont nom La Goulue etValentin le Désossé. Faute de descendance, ces artistes n’ont laissé que quelques affiches. Pendant que tu musais sur le pont des Soupirs, j’ai visité le pavillon de Baltard, seul monument a avoir été démonté de sa capitale d’origine pour être reconstruit dans la banlieue.

De la même façon que tu évolues dans un décor médiéval, nous en sommes encore ici à la fin du XIXe siècle lorsque le chemin de fer avait fait son apparition mais que l’automobile était rare. Les impressionnistes ont involontairement milité pour la protection de la nature puisqu’on s’est gardé de trop toucher aux paysages qui les avaient inspirés. Dans ce joyau périphérique d’une époque où les Parisiens ne se rendaient pas en foule au bord de la mer, on a veillé à conserver à l’architecture riveraine son aspect balnéaire. De son côté, le musée du Canotage évoque le bon temps où l’on ramait avec une fille bien avant de l’épouser. Avec les années, le parc d’attractions pour les grisettes et leurs galants s’est transformé en conservatoire d’un certain art de vivre joyeusement et à peu de frais.

Ne m’en veux pas de préférer la rigolade à la gondole, les péniches aux vaporettos, Manet au Titien, Frédéric Dard à Dante et le phalanstère d’Alfred Jarry aux Chevaliers de Malte. Tous deux, nous avons plongé dans le passé. Je t’accorde que celui de la Sérénissime est plus glorieux et ses ruelles plus mystérieuses que la promenade qui, ici, longe le fleuve, mais tandis que tu te repaissais de tableaux de maîtres, j’aurais pu, si j’avais pratiqué la photo, tirer le portrait de ces « vraies gens » que notre intelligentsia oppose de plus en plus aux faux culs. Ici, il y a moins de saints et davantage de poitrines, et les familles descendent plus souvent du RER que des princes Dandolo. Bien sûr, les pavillons en meulière ont moins de charme que les 84 églises qui te sollicitent à chaque détour. Mais trop d’autels tuent la foi. En retrouvant le Sacré-Cœur, je t’ai imaginé en pèlerinage du côté de la Salute. Deux basiliques complètement identiques : blanches, voisines d’un Lido et pas plus capables l’une que l’autre de ramener à une pratique religieuse, régulière et extratouristique les mécréants que nous sommes demeurés, toi et moi. Profite de ta lune de miel tardive pour embrasser Irène de ma part.

Original de l’article sur le site du Figaro

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