Chaque journaliste, chaque blogueur, chaque testeur ou chaque utilisateur de sites communautaires de notation se pose cette question : comment juger un jeu ?
Avec la disparition de JSP, notre magazine français papier de jeu de société, connu comme très bon média du milieu ludique mais plus particulièrement pour ses notations sévères et ses avis colorés, se relance le débat de la légitimité des chroniqueurs et journalistes en matière d’évaluation d’un jeu. Dire qu’un jeu est bon n’est pas aussi simple que de juger un ordinateur (puissance de calcul, stockage, fiabilité), et c’est bien là que se situe toute la problématique.

JSP mettait des couleurs (Or, Vert, Orange et rouge) en fonction de la qualité d’un jeu. Une notation peu appréciée par un certain nombre d’éditeurs qui ont cessé de les soutenir, et boudée par une communauté qui ne s’y reconnaissait pas. Le journal s’est éteint dans la colère et l’indifférence il y a quelques semaines. JSP fût pourtant critiqué par ceux qui utilisent des sites communautaires comme TricTrac, Ludigaume, Jedisjeux ou jeux-à-deux et bien d’autres, séparant de la même manière par des notes le bon grain de l’ivraie. Des couleurs ou des étoiles, des chiffres ou des sourires. Il y aurait donc des bonnes notes, et des mauvaises notes, même si c’est la même note ? Le problème n’est donc plus dans la note, mais dans celui qui note ? Décomposons un avis pour comprendre de quoi il est composé.

Un jeu est composé de 3 critères :
le matériel (plus ou moins beau, résistant, de matériaux nobles)
la mécanique (originalité, complexité, hasard, renouvellement, interactivité, règle claire)
la thématique (attractivité, actualité, mode)

Un avis est lui même composé d’un certain nombre de caractéristiques :

une expérience de joueur (prise en main, capacité d’assimilation des règles)
des conditions favorables de jeu (esprit clair et détendu, joie, confort)
des autres joueurs favorisant l’expérience du jeu (intéressés par la découverte de ce jeu, volontaires et motivés)
une connaissance du milieu ludique (les autres jeux de cette gamme mécanique ou thématique pour comparaison)
une sensibilité pour ce type de jeu (il vaudrait quand même mieux qu’il aime ce genre de jeu à la base)

On retrouve en fait la même problématique de notation qu’au cinéma, dans la littérature ou dans l’art. Noter un Monet par rapport à un Van Gogh ? Et mission impossible 4 face à Rocky 4 ? Et si Marc Levy devait être classé par rapport à Houellebecq ? Le problème, ici, c’est la subjectivité du juge. Préfère-t’il l’un ou l’autre ? Il faudrait peut-être déjà classer les testeurs de jeux entre eux pour avoir une idée plus précise de la qualité de leur notation.

Je me souviens également d’une chronique de Bruno Faidutti qui interrogeait la position du testeur de jeu et du joueur, qui abordent chacun le jeu de manière différente. Ce qui complique encore l’objectivité promise de l’article.

Petit peuple n’est pas exempt de défaut puisqu’il prend l’autre chemin, celui où il n’assume pas de notations ou classifications excepté catégorielles, trop conscient de la diversité des joueurs et de leurs gouts, et se contente de donner un avis personnel et subjectif sur le jeu, l’avis du rédacteur. On nous reproche parfois notre absence de jugement tranché, qui donne des relents de gentillesses entendues avec les éditeurs complices. Ne pas noter, c’est se taire ? Cela semble si évident de mettre une note à un jeu, et pourtant, impossible en interne de se mettre d’accord sur les critères. Un jeu moche, aux règles incompréhensibles, arrive à s’attirer les faveurs de certains rédacteurs, un jeu magnifique est boudé, un jeu original est trop original, un jeu idiot est fabuleux, un jeu intelligent est lassant. Mais comment noter ça ?!

Et puis il y a cette vérité que chaque chroniqueur doit assumer. Le fait qu’il n’aime pas un jeu n’a pas empêché celui-ci de se vendre et des gens de l’apprécier. Il n’y a donc aucune universalité possible sur l’avis d’un jeu, et aucun destin écrit de celui-ci. Il y a un public particulier qui saura l’apprécier, même si c’est « les-personnes-âgées-adeptes-du-Scrabble-avec-une touche médiévale fantastique-version-gestion-en-coop ». Néanmoins, ce public existe, et c’est à lui que ce jeu était destiné.

Face à la diversité des publics et à celle des propositions, nous ne pouvons que tenter de donner un aperçu du jeu, et un avis très personnel dessus. Au mieux, nous saurons conseiller à un public précis de l’essayer, mais impossible de donner une note, sauf sur des critères très secondaires, comme la mécanique, le matériel ou le thème. Des choses bien futiles face à l’alchimie spécifique que peut générer un jeu qui nous plait…

Et comme disait Kasparoff :
« Les gouts et les couleurs, ça ne se discute pas, mais je prends les blancs et je commence »

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