Exercice d’écriture de Christophe Blanc da Silva : « Une première journée, seul, en pays inconnu, d’un personnage en fuite »

Je vois bien l’idée, faire une grande aventure, une découverte de lieux incroyables, un truc comme Lost, inspiré d’Indiana Jones, ça va être un grand moment, mais où placer l’action ?…

D.

 

Second souffle

 

« Mes poumons sont en feu, je ne tiendrai pas une seconde de plus ! » Poussant de toutes mes forces sur mes jambes, j’amorçai un mouvement fort qui propulsa ma tête hors de l’eau. La première inspiration fut douloureuse, la seconde me fit tousser. Autour de moi, de l’eau, noire, boueuse, marécageuse. Une odeur âcre de viande brûlée sur une plaque de métal m’envahit. Des débris encore en flamme de mon embarcation flottaient comme des torches dansantes dans la nuit noire. Traversant le silence, des voix parvenaient à moi, à une dizaine de mètres à peine. Des voix qui fouillaient le reste de mon embarcation à la recherche sans doute de petits bouts de moi. Cela me fit penser que…

Paniqué, je me mis immédiatement à explorer tout mon corps à la recherche de blessures. Baignant dans de l’eau salée, je m’étonnai de n’avoir encore rien senti. Je tâtais mes épaules, je bougeais doucement mes bras, j’étirais mes jambes, secouais mon bassin et finis par attraper mes pieds et y compter les petits doigts. Incroyable, j’étais complet ! Mon visage était lui aussi indemne, même pas une égratignure. Je me sentis soulagé et eus envie de rire. Dans la nuit épaisse et silencieuse, presque à l’aveugle, je me mis à nager silencieusement pour rejoindre une quelconque berge, loin de mes assaillants encore occupés à fouiller la carcasse en flamme qui ne tardera pas à couler.

J’ai nagé, sans me fatiguer, avec vigueur, pendant des heures, et ce, jusqu’aux aurores. Lorsque le ciel commença à rougeoyer, je vis un morceau de terre au loin. Redoublant d’effort, j’arrivai sur la plage peu avant que le soleil ne pointe de ses premiers rayons le monde environnant. Le sable devenait lumière au moment où j’y mettais les pieds. Je n’étais pas fatigué, à peine un peu las. Je me suis assis sur une souche de bois flotté, dur comme de la pierre. Devant moi, l’océan semblait s’embraser sous l’effet d’un soleil naissant particulièrement éclatant. Je contemplais sa lumière vive et sentait sur mon visage sa chaleur enivrante. Le sable mordoré dansait parfois au gré du vent. J’ai parcouru la plage interminable des yeux. Elle me rappelait que je n’étais nulle part. Derrière moi, des palmiers formaient l’orée de la forêt épaisse. Je me levai et m’en approchai en fouillant du regard les sommets feuillus à la recherche de… hey, des bananes ici, et une noix de coco, là ! 

Avec un long bâton, je fis rapidement tomber les régimes bienvenus et une noix encore verte. Quelques instants plus tard, sur un rocher particulièrement effilé, avec la technique des loutres pour ouvrir les huitres, je raclais la peau épaisse de l’oeuf rempli d’eau sucrée. Arrivé à la coque, je perçai de petits coups secs un trou de tige jusqu’à traverser la solide membrane. Le liquide parfumé y clapotait au fond. En faisant bien attention de ne pas la renverser, j’apportai le tout près de mon tronc d’arbre, face à l’océan. Les bananes reposaient sur une feuille fraiche de bananier et la noix de coco les accompagnait, plantée dans le sol, comme un oeuf de Christophe Colomb. En voyant ce tableau d’exception, je m’avouai ne pas trop mal m’en sortir.

Le ventre remplit et sur les lèvres encore le goût de la fraicheur des bananes et du jus de coco, j’entrepris de m’ausculter à nouveau. Je sais que j’ai habituellement de la chance, mais être éjecté d’un bateau explosé à la roquette sans même une égratignure, ça relève quand même un peu du miracle. Je regardai, et tâtai, tapotai et appuyai, et du me rendre à l’évidence, pas même un bleu… J’eus alors cette étrange sensation douloureuse pour la première fois. Elle me fit tourner la tête quelques instants, et me poussa à poser genoux à terre. Après quelques instants, elle disparut aussi vite qu’elle était arrivée.
Un peu choqué par sa force, je me suis relevé, et m’ébrouai comme pour chasser le souvenir de la douleur. Perdant l’équilibre, je suis retombé à genou sur le sable chaud. Mes yeux coulaient, mais je ne ressentais aucune peine. Je m’essuyais du revers de ma manche en lambeau, sans comprendre ce qui m’arrivait. Bon, il était temps d’y aller. Quand ils s’apercevront qu’il n’y a aucun corps à bord du bateau, ils me chercheront aux alentour et finiront par trouver cette plage, c’est une évidence. Il était donc temps de reprendre la fuite.

Devant moi, la forêt. La végétation exotique, et les bruits nombreux et inquiétants. Ça hululait, ça criait, ça gazouillait de mille chants. J’entendais aussi des branches casser, des choses tomber. J’avais trouvé une canne de bois flotté, particulièrement résistante, que j’ai effilée comme j’ai pu sur le rocher tranchant. Avec suffisamment de force, elle devrait pouvoir trancher des herbes hautes et des tiges molles sans casser. Et puis, ça me permettra aussi d’écarter certains dangers d’au moins de sa longueur. Mon premier pas fut d’une extrême prudence. Le second un peu moins. Quelques minutes plus tard, je me promenais dans cette jungle comme un enfant dans un parc d’attractions merveilleux. Fasciné par les fleurs gigantesques et multicolores qui éclataient dans cette végétation sombre, je ne regardais même plus où je marchais. C’était incroyable. Des lianes entières recouvertes de pétales multicolores plus proches du plumage que du feuillage ceinturaient des arbres anciens et biscornus, recouverts d’une mousse bleuâtre et moelleuse. Des nuées d’oiseaux rouges, verts, blancs et bleus s’envolaient des branchages dans des gazouillis chantants merveilleux. Tout était si harmonieux ici. Qui ne s’y sentirait pas profondément bien ? Un bruit attira mon attention au fil de ma marche. Il était étrange, dans ce contexte, comme le grésillement d’une télévision mal réglée. Intrigué, j’en pris la direction, et il ne me fallut que quelques instants pour comprendre mon erreur. La forêt s’ouvrait sur un paysage plongeant, et je pus alors contempler la cascade gigantesque, baignée de bruine, aux rochers sombres, traversée par des oiseaux blancs au plumage splendide. La douleur revint soudainement et je dus à nouveau poser un genou à terre, ma tête me lançant comme sur la plage. Tout me tournait et je dus m’assoir quelques instants sur cette crête, en bord de falaise, d’où l’eau se jetait sans la moindre hésitation par tonne de litres à la seconde. L’eau claire en amont me rafraichit la nuque et le visage, apaisant mon esprit encore douloureux.
Quelques instants plus tard, l’esprit frais, je pouvais enfin me poser la question la plus importante du moment « Comment descendre ? »

La falaise bien trop escarpée n’offrait aucun chemin sûr vers cette vallée encaissée. Je vis alors un tronc d’arbre arriver au fil de l’eau et plonger avec le courant dans la cascade de plusieurs dizaines de mètres. Le rondin s’engouffra dans le bouillonnement liquide et ressortit quelques instants plus tard plus loin dans le flot écumeux. Il y avait donc du fond…

Envahi par l’ivresse du lieu et un sentiment de toute puissance, je me résolus à sauter !

Combien de fois avais-je déjà vu ça dans les films ? Acculé au bord de la falaise, le héros n’hésite pas à jeter les dés du destin et à plonger dans les récifs pour en sortir indemne et satisfait. Il est temps pour moi de le faire également.

Au bord de la falaise, la vue plongeante est un enfer pour l’esprit. Aucune part de moi n’était d’accord pour plonger. Ma volonté luttait seule contre tous. Je tentais de faire le pas décisif et c’est la peur qui me saisissait la cheville pour la ramener à une place plus raisonnable. Je cherchais alors à basculer dans le vide et ma raison rejetait mes épaules en arrière pour éviter la catastrophe. C’était impossible, j’avais trop peur. Je fis demi-tour et remontai le cours d’eau de quelques pas à la recherche d’un autre chemin, jusqu’à ce que la crainte de mourir disparaisse. Alors, d’un coup, j’ai pivoté. Face au vide, mon esprit devint blanc, mes yeux acérés, ma volonté infaillible. Je sentais en moi mes peurs comprendre qu’elles venaient de perdre le contrôle. J’ai cru entendre des chaines se briser.
Le temps m’était compté ! J’ai couru alors de toute mes forces pour graver dans les lois de la physique une énergie impossible à freiner. J’ai bien senti mes jambes essayer de se figer, et mon dos se cambrer pour me déséquilibrer. Ma peur m’a même joué la scène de ma mort prochaine de toutes les manières possibles, mais c’était trop tard. Je les avais roulés, et mon corps flottait désormais dans le vide. Comme suspendu à une seconde d’éternité, le temps de sentir en moi cette paix que vivent ceux qui savent qu’ils vont mourir.

La chute fut lente, et mon esprit prompt à faire le bilan. Qu’avait-il à raconter de ma misérable vie ? J’y ai vu les femmes que je n’ai pas aimées, les enfants que je n’ai pas eus, la tristesse sourde de chaque jour. Dans ma chute, je revis ce moment où j’ai accepté de transporter ce message, et mon embarcation sur ce maudit bateau ! Puis, ce fut l’explosion et la joie d’être en vie, la plage, le soleil, les fruits, la forêt. S’est d’un coup révélé en moi la beauté, et l’amour que j’avais pour ce monde. Je ressentis une reconnaissance immense pour la vie que j’ai vécue, aussi misérable fût-elle, et, sans l’avoir voulu, de toutes mes forces, je me suis mis à aimer cette terre, et ses habitants.

Et soudain, comme une balle de revolver, cette odieuse vérité se révéla à moi. Une évidence qui détruit en un instant ce fantastique élan du coeur.

J’ai heurté la surface dans un choc fou et puissant, j’ai vu le trou s’ouvrir à mon impact et l’eau le recouvrir aussitôt. Mes pieds touchèrent délicatement le fond rocailleux, me permettant d’imprimer un élan suffisant pour remonter. J’étais secoué, comme en état de choc. La chute n’y était pour rien, c’était quelque chose de plus profond qui avait profité de ma distraction pour se glisser à la surface de mon esprit. Cette pensée commençait à contaminer tout le reste, détruisant mes souvenirs, les embourbant dans une tristesse intense.

Je rejoignis la rive, un peu plus bas, et sortit péniblement de l’eau pour m’étaler de tout mon long sur l’herbe fraiche. Des oiseaux blancs volaient toujours au-dessus de moi, Le soleil caressait mon visage, et je ressentis à nouveau les gouttes chaudes rouler sous mes yeux. Je pleurais encore. Cette fois-ci, je savais pourquoi, et ça me déchirait le coeur. Je me souvenais enfin de tout.

J’entendis un bruit de pas derrière moi, des branches casser sous la foulée de l’ombre qui s’approchait. J’étais terrifié. Mes yeux embués par les larmes me faisaient voir un monde flou et coloré. Je me suis retourné et ai contemplé cette silhouette indistincte qui se penchait vers moi. Je tremblais à l’idée de ce que j’allais lui demander…
 

 

 

 

 

— Je n’ai pas survécu à l’explosion, c’est ca… ?

Merci de me donner votre appréciation
[Total: 1 moyenne : 5]