C’est avec ses quelques mots que le livre « Comment écrire son premier roman » pose un premier exercice de style. Non que j’ai envie particulièrement d’être le futur et lointain Jean d’Ormesson, à interroger la lune si elle n’a pas vu Dieu en début de soirée et ce, sur des centaines de pages, mais je me dis que si je veux un jour servir correctement mon client, il me faut m’entrainer chaque jour à écrire, jusqu’à ce que l’écriture coule de mes doigts, de gouttes de mots en jets rafraichissants d’idées.

 

Voici donc ce que j’ai répondu à Pascal Perrat :

Le voyage fut long, l’aventure en valait la peine. Mourir sans cicatrices, c’est ne pas avoir vécu, et j’ai vécu. Je tourne la clé dans la serrure et reconnais ce bruit réconfortant qui ouvrait pour moi seul les portes de mon petit royaume. Voilà des années que l’appartement est laissé à l’abandon, je ne sais même pas comment il a survécu en mon absence. La pièce est sombre, les volets roulants ont dû finir un jour par lâcher prise et s’effondrer en un choc soudain aux bases des fenêtres, plongeant la pièce dans l’obscurité la plus totale. S’est-elle alors endormie ? A-t’elle sombré dans des rêves anciens que seules les pierres savent rêver ? Les plantes, probablement déjà desséchées, ont dû renoncer définitivement face à cette nouvelle catastrophe. La chlorophylle s’est raréfiée dans les tiges, l’air est devenu moins pur, chargé de poussières, s’imprégnant du parfum ancien des tableaux et du bois des meubles.

Je traverse la pièce, et arrive aux fenêtres scellées. Avec mes ongles, et taisant la douleur de la pression sur l’extrémité de mes phalanges, j’arrive à remonter les rideaux de plastiques jusqu’au trois quarts. Un balai me permet de les bloquer dans un équilibre incertain que seule l’immobilité protège. L’air entre dans mon appartement depuis longtemps. La lumière aussi.

Il est trop tôt pour que l’électricité soit remise, alors, malgré la sensation familière du cuir que mes mains ont connu en tâtonnant jusque-là, je vois ma pièce à vivre pour la première fois depuis des années. Et rien n’a changé.

 

L’étagère en teck contient toujours mes livres, ou plutôt ceux que je ne me suis pas encore appropriés. Je ne gardais pas les livres que j’avais lus, préférant ne donner d’importance qu’à ce qui reste à faire, j’ai empli ainsi les rayonnages de projets. Certains sont là depuis des décennies, d’autres datent de juste avant mon départ. L’armoire en est pleine. Un rayonnage de savoirs sur la psychologie, un autre sur la spiritualité, des romans, des livres d’histoire, des livres anciens, des guides touristiques. Un projet de vie en soi, pour les voyageurs de l’immobile. En face, à quelques mètres, les canapés vieillis et craquelés toujours accolés, comme des complices que le temps ne parvient à séparer, continuent à se raconter les secrets dont ils ont été témoins. Le premier vient d’une famille riche, le second d’un artisan talentueux. Ils se sont mariés par passion esthétique, et depuis ne se séparent plus. Je regarde dans la chambre, et retrouve encore mes fauteuils en cuir bruns, ceux qui ont traversé ma vie, de ma naissance à aujourd’hui. J’y ai lu, j’y ai aimé, j’y ai dormi, parfois, épuisé, j’y ai souvent médité, mes grandes décisions viennent de cette assise trop molle qui m’immobilisait en quelques instants. Ma chambre semble avoir dormi aussi, la coiffure dérangée par la précipitation du réveil. Le lit encore défait de mon départ précipité, sa tête de lit encore remplie de mes livres en court. J’y vois même ma tablette informatique, elle doit contenir des milliers de livres que je n’ai pas lus non plus. L’absurde de l’informatique, c’est l’infini de la dématérialisation. Plus rien n’a de poids, sinon celui de l’ignorance face à tous les savoirs possibles… Elle ne m’a pas manqué, mais je suis heureux de la revoir.

Dans la salle principale trône toujours mon vieux bureau. Je n’ai jamais su d’où il venait. En bois ancien, avec des tiroirs coulissants sur chaque latéral, il est le symbole de ce que je voulais devenir. Je revois les taches de vernis grattés, les gravures de mes ennuis. Mon Mac trône sur le bois patiné, accompagné de ses deux écrans qui m’ouvraient des fenêtres impossibles sur le monde. Les enceintes, fines et noires, encadrent le tout. Quel bonheur c’était de se laisser aller au doux son parfait de morceaux aimés, les yeux perdus dans ces océans de fonds d’écrans, si beaux qu’il m’arrivait d’en sentir le vent iodé des rivages lointains. La poussière recouvre le tout, et je ne peux m’empêcher de formuler une excuse. Pardon d’être parti si vite, de ne pas vous avoir couvert, pardon d’avoir cru que ça ne prendrait pas longtemps. Pardon, c’est long, une vie, même pour vous…

L’étagère à quatre niveaux qui longe le bureau est toujours emplie de ce qui faisait ma vie. Des dossiers administratifs, des livres de jeux, des bandes dessinées, et d’autres classeurs de projets à venir. Au dessus, fièrement exposé, une carte ancienne encadrée du monde au XVIIe siècle donne tout le cachet à ce coin de l’appartement. Les tableaux de mon enfance, dont j’ignore encore aujourd’hui le sens, parsèment les murs. Des palais aux jardins splendides, des villes de nuit ou ensevelies sous des paysages hivernaux, signés d’auteurs inconnus, mais dont les lithographies sont numérotées. Et au dessus du bureau, une tablette en bois sur lequel repose un bateau qui ne reprendra jamais la mer, une peluche rafistolée et des objets précieux de ma famille. Et le Tableau de Jacques Degan, le monde, la vie, en céramique complexe sur bois, ma première acquisition artistique que j’avais trouvé cher à l’époque.

Je m’assois sur mon fauteuil de président inclinable en velours gris, et fais tourner le dossier. Mes yeux se promènent pendant que mon esprit fait le chemin vers les origines comme un saumon remonte le courant de date en date. Le buffet laqué en bois léger qui contient tous mes jeux de société est aussi le fier socle de ma MAP, une machine à écrire des années folles, symbole de mon amour des mots, mais aussi décor de mon enfance heureuse dans un coin de verdure de la planète. Je me lève et la touche de quelques gestes enfantins qui font semblant de. Sa froideur m’est familière, le souvenir envahissant. En quelques instants, je me retrouve dans un couloir carrelé, à côté d’un lourd coffre en bois m’arrivant à la taille et sur laquelle la machine repose à côté de courriers, de livres. Je n’ai jamais su vraiment ce que contenait ce coffre. Ses poignées en fer forgé, ses charnières lourdes et son bois ancien m’ont toujours fasciné. La MAP, lourde et complexe, aux mécanismes si extraordinairement manufacturés, a toujours été le symbole pour moi de l’incroyable ingéniosité de l’humain, mais aussi, d’une certaine manière, la revendication de la place de ma famille face au monde. Ou qu’elle soit, ce sera chez moi.

J’ai vécu, je suis revenu. De longues années ont passé et je ne suis plus seul. Cet appartement m’a attendu pour rendre l’âme comme on rend les clés. Le temps ici s’est figé, mais aux autres âges, les autres volontés, chaque pièce doit reprendre vie, réécrire les histoires d’autres, de nouvelles destinées.

Je ne suis plus rien de tout ça, et pourtant, ici, c’est chez moi

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