En travaillant avec un jeune auteur de jeu de rôles, Florian Greff, j’ai eu l’occasion d’approcher un univers de science-fiction de son cru, et écrit une scène intéressante pour proposition, qui ne sera pas forcément retenue dans la production finale.

Je ne résiste pas à la partager ici.

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Lorsque Esthat mit un pied dehors, un coup de vent chaud le recouvrit d’une fine couche de sable jaune. Son long manteau en cuir encaissa la charge sans retenir les grains. Il passa sa main gantée sur ses manches pour se dessabler et se mit en route. À quelques pas du sas d’entrée de la base, un sentier caillouteux, taillé au laser brut, menait aux crêtes. Les bottes lourdes de Esthat foulaient le sable et les roches d’un même pas convaincu.

Quelques minutes plus tard, Esthat arriva au sommet de la pointe nord. Il abaissa son masque de protection en tissu polymère et respira une bouffée de cet air chaud qu’il avait appris à aimer. Dos au vent pour éviter le sable, il regardait la base étincelante qui s’enfonçait peu à peu dans l’ombre des pics au nord. Il distinguait à quelques mètres de son entrée une épave de frégate désossée que le sable prenait pour souche et recouvrait peu à peu.

Au sommet de la base, une colonne montait de plus de 30 mètres, entourée de trois autres antennes pointées vers les étoiles. Esthat frissonna. Sa force de frappe était telle qu’il pouvait désormais détruire une planète entière en quelques secondes. En théorie seulement pour l’instant…

Esthat s’assit sur un rocher plat. Le jaune-oranger d’Atalante était magnifique à cette heure tardive de la journée, Esthat baignait littéralement dans la lumière des deux soleils de cette planète oubliée de tous. Il sortit son Pad et l’ouvrit. Le clavier sortit timidement du bas de l’écran, avec certaines hésitations qui l’obligèrent à accompagner le mouvement de ses ongles. Le lockage du matériel se fit enfin entendre et l’interface s’alluma. Lorsque Esthat appuya sur la première touche, la base de plus d’un kilomètre de diamètre tout en métal se mit en branle dans un bruit de métal disloqué. Les sirènes se déclenchèrent, haut-parleur et gyrophares vert et rouges.

Il tapa quelques séquences de chiffres, et l’ordinateur lui confirma avoir trouvé la cible qu’il pointait.

« En théorie seulement. On ne peut pas s’en contenter… »

Esthat savait que son équipe le cherchait en ce moment même avec une panique certaine. Comment aurait-il pu les rendre complices de ce qu’il préparait ? Ils devaient s’en douter. Esthat détestait le mot « théorie ». Grigory l’avait d’ailleurs observé intensément lors de la réunion d’hier lorsque les ingénieurs avaient annoncé que le canon Xperty était opérationnel et capable EN THÉORIE de détruire toute cible pouvant aller jusqu’à une exoplanète à plus d’un Éon. Grigory savait ce que Esthat allait faire. Grigory savait qu’il n’avait pas le choix. Et c’est sans doute pourquoi Grigory ne l’a pas suivi alors qu’il l’a vu mettre son manteau, le Pad en main.

Le premier faisceau blanc venait de se connecter au ciel dans un bruit assourdissant. Esthat pensait aux habitants d’Andora2, sa cible. Ils sont à peine civilisés, mais vivent proches de la nature. Esthat y avait été accueilli comme un ami. Il repensait au chef d’Alestor, un petit village sur Andora2, un vieux sage à la peau flétrie, un ami. Comprendra-t’il ?

Le second rayon venait de partir rejoindre le premier, suivi du troisième et du quatrième. La puissance de feu était à 70 %. Encore une petite minute. La base semblait faite d’éclairs, reflétant les faisceaux sur son métal chromé.

Quand il redescendra, son clan le rejettera-t’il ? Comprendra-t’il ? Le garder chef signifiera être complice…

90 %. Un bip sonna. Il voyait à l’écran Sonia, une des ingénieures du projet, tenter de reprendre la main sur les commandes. Elle regardait le tableau de commande avec un regard affolé, ses mains courraient sur les cinq claviers de la console, sans grand résultat apparemment. Esthat avait activé le mode « pleins pouvoirs ». Tout contrôle est désactivé, à l’exception du pad.

Une touche rouge apparut au coin du clavier du pad. L’appareil était prêt à faire feu. Esthat mit ses lunettes hyperioniques, et, sans hésiter, il appuya sur la touche rouge. Dans un fracas immense, comme inspirant toute la force de ce monde pour la ressoufler dans un tonnerre de foudres, une charge blanche partit en auréole vers les étoiles. Une fois hors de vue, Esthat tourna son regard vers le pad. Un plan de la planète cible montra l’impact enregistré par les capteurs d’Atalante.

Dans un premier temps, la planète se disloqua en deux. Sur place, la température avait soudainement augmenté de plusieurs dizaines de degrés. Le nombre de vivants captés passa de plusieurs milliards à quelques centaines de millions. Le score ne cessait de chuter. Arrivée à moins de deux cent mille âmes, la planète entra dans une seconde phase et commença à se disloquer. Des océans de lave devaient envahir la terre, et le score chutait encore. Puis poussée à son extrême, Andora2 entra en fusion et se morcela rapidement en 5 blocs. Pour Esthat, c’était achevé. Plus d’atmosphère, plus d’eau, plus de température vivable, plus de gravité, plus de nature, plus de vie.

Il se leva, vaguement satisfait, la bouche encore pâteuse de culpabilité et d’écoeurement. Il regarda au ciel et ne vit même pas cette étoile éphémère apparaitre. Il regarda son pad et vit toute l’ironie de la vie en action. Le compteur de vie marquait désespérément deux. Il restait deux vies quelque part sur ces cinq cailloux flottants. Esthat leva les yeux au ciel, et sentit une larme pointer. Deux vies. Étaient-ils ensemble ? Il hésita un instant à les secourir, mais un petit bruit du pad lui annonça que le processus était achevé. Les deux vies qui ont survécu près de 3 minutes après la dislocation de la planète venaient de s’éteindre, ensemble…

Esthat se leva, et repartit d’un pas lourd vers la base. Il devra sans doute rendre des comptes à son équipe, mais au moins, il sait à présent avec certitude que la victoire est possible. Il n’y avait aucun droit à l’erreur, il devait le faire.

Atalante devenait magnifique sous l’arrivée du plus petit des trois soleils, celui qui donnait au sable la couleur de l’or.

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