La main retenait son bras. Deux yeux fouillaient la nuit à la recherche d’un chemin, d’une lueur. Le silence tendait sa peau d’ombre et d’ébène et étouffait le monde autour du fait divers qui se jouait. Personne. Les cheveux longs flottaient au vent au fil des mouvements secs du corps qui se débattait. Un pied s’enfonça dans le sol, prêt à pousser pour dégager le bras de l’étreinte. Rien n’y fit.

Les ordres se bousculaient et se rompaient, rester, partir, se battre, renoncer, se soumettre, mordre, pleurer. La femme luttait contre des milliers d’années d’écrasement pour trouver la force de prendre le dessus sur l’Homme. Il tentait déjà de l’enlacer, ver gluant rampant le long de ses hanches. Serpent noir frottant de l’avant-bras ses seins, ivre de désir.

Une lueur, là ! La jambe se positionne à nouveau, comme un marbre lourd, dans le sens de la marche. L’autre jambe, propulsion et direction, se fléchit légèrement. Donner le change une seconde encore, attendre l’ouverture.

L’Homme noir cherche à ceinturer, à frotter son corps au sien. Son bassin bascule pour contraindre les chairs. Elle se sent prise. Elle crie ! Une main la bâillonne. Elle goûte la peau de son noir dessein. Âcre, aigre, pleine de sueur, de moiteur, chaude, écœurante. La main glisse sur la nuque et fait pression. La jambe fléchit un peu plus. Le corps se plie un peu plus. La Force la soumet au sol, la pousse à s’écraser devant Elle. Elle a peur.

Un tremblement la prend. En elle, une part accepte de capituler, et l’autre porte deux fois plus. Elle vacille sur ses bases et un genou touche terre. Il a plu, l’air est humide, le sol aussi. Froid et humide. Comme la mort.

Elle se jette en avant, bascule la base et joue sur la gravité pour créer le déséquilibre. L’homme vacille à son tour et heurte le sol sur le flanc. Il hurle, elle court. Vers la lumière.

Le chemin s’étire et s’allonge, se tend et danse. Elle court, envahie de ténèbres. Une lumière joue le rôle de l’espoir au bout du sentier. L’herbe fouette ses jambes fraîches. L’humidité la couvre. Elle se sent devenir invisible. Derrière, le noir, le sombre, l’ombre et la nuit la poursuivent. Il hurle. Il l’appelle. Dans sa voix, la peur, à son tour. Elle a repris le contrôle, et lui l’a perdu. Elle court.

Devant elle, le point de lumière semble mourir. La faiblesse de la flamme, la lueur s’évanouit. Qu’était-ce ? En quelques secondes, ses yeux ne contemplent plus que le souvenir d’un but, une perdurance rétinienne qui se moque du destin d’une femme au bord d’une route. Courir encore. Tant qu’il y a de la route, courir.

L’Homme court. Elle l’entend. Sa voix a changé. Plus de suppliques, apparaît la rage. Il est en chasse. Elle sait qu’il va mettre toute sa fureur dans ses pas. Que sa propulsion sera forte, qu’il sera rapide. Elle tente de jauger le chemin. Long, infini, sans but, sans espoir. Que reste-til ? Une autre option, se cacher. Une dernière, combattre. Elle regarde en arrière. La masse noire est à une vingtaine de mètres. Elle ne le distance pas. Et son corps commence à lâcher. L’acide remonte la gorge déjà. Le souffle anarchique désorganise la distribution de l’air. Elle souffre. Le stress brûle tout en elle. Les pas deviennent plus lents. Elle ressent la trahison de sa chair. Pas assez forte pour survivre. Elle ralentit. Et l’Homme arrive.

Il l’attrape et la pousse sur le côté. Elle roule à terre. Il reprend son souffle, les mains sur les côtes. Il ne dit rien. D’un œil humide, elle l’observe, étendue dans l’herbe, sur le ventre, comme morte. Il semble chercher des excuses. Il parle, a l’air désolé de ce qu’il va faire. Elle ne peut plus bouger. Son corps l’abandonne. Il s’approche et attrape ses cheveux longs, boueux et blonds. Il maintient sa tête fermement écrasée dans l’herbe. Elle a du mal à respirer. Il passe sa main dans son dos, sous son t-shirt. Il s’énerve et finit par le déchirer. Elle est nue, ou presque. Étendue dans la rosée, toujours maintenue par une seule main qui lui bloque la nuque. L’Homme la fouille, caresse son dos, tâte, palpe. Elle veut mourir.

Elle sent une brûlure dans son dos. Quelque chose luit et éclaire la zone. Elle voit, dans cette étrange aura, une branche morte à une portée de bras. Accessible. Elle crie sous la douleur. Il la tranche. Elle tend le bras, par à-coup, au fil de ses cris, pour augmenter ses chances. Une fulgurance la saisit. Il l’a traversé. Elle sent la mort arriver. Dans un ultime effort, elle saisit la branche et dans le même mouvement, se tourne et frappe au visage. L’homme noir tombe. Elle tente de se relever, mais ses forces la quittent. L’homme la regarde, impassible. Elle se lève mais sa jambe flanche. Elle bascule à genoux. La branche devient si lourde qu’elle doit la tenir à deux mains. Elle continue de la pointer vers l’homme. Celui-ci vient de s’assoir. Il attend. Elle le voit. Il attend qu’elle succombe.

T’as fait quoi, connard ! 

Il attend. Assis, les bras tendus dans son dos en appui sur le sol. Il reprend son souffle et la regarde.

Elle se relève, et utilise la branche en canne. Quelques pas, et c’est tout. La lueur, dans son dos toujours, projette une ombre sordide devant elle. Elle tombe. Tout est si lourd. Son corps est si lourd. Il n’y a plus rien qu’elle puisse faire. Il ne lui reste assez que pour regarder. Une fois à terre. L’homme se relève et vient la rejoindre. Il la bascule sur le ventre, mettant son dos à sa merci. Elle sent de moins en moins ses membres. La lueur blême éclaire l’homme d’un bleu pâle et lui donne des airs de spectres effrayants.

Quelque chose vient de rentrer. Au milieu de ses omoplates. Quelque chose vient de prendre place. La lueur vient de s’éteindre. Dans les nouvelles ténèbres, elle sent quelque chose. Ca brûle, ça chauffe. Des souvenirs l’envahissent, des dizaines, des centaines, des milliers. Elle voit une vie, sa vie. Elle voit ses peurs, ses angoisses ressurgir comme des démons tapis dans les murs de sa mémoire. Tout revient. Le bon, le mauvais, la souffrance, la mort. Elle pleure.

Il s’effondre. Il la regarde, inquiet de sa réaction. Assis au bord de cette route, il attend de voir une lumière apparaitre au fond de ses yeux.

Elle se redresse, brisée, froide. Elle tremble.

Il retire sa veste en cuir et la lui tend « S’il te plaît, prends-la, tu vas attraper la mort »

Hagard, les yeux dans le vide, elle prend mécaniquement le vêtement et l’enfile à même sa peau nue et froide, chaud du corps de son amant. Elle reconnait son odeur. Le voir lui fait du bien. Elle se souvient.

« J’avais tout oublié. Pourquoi t’as rechargé ma mémoire ? Tu n’avais pas le droit ! »

Il semble dépassé. Il saigne au visage. Il ne sait quoi répondre. Après un instant d’hésitation, il tente la seule seule chose qu’il a en tête.

« Parce que tu me manques trop. Je ne peux plus supporter que tu m’oublies… »

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