Sandra avait le regard perdu dans le vague. Sa main gauche forçait ses longs cheveux blonds à faire des boucles malgré leur volonté. La tête posée contre le battant de la fenêtre, elle contemplait au loin les lumières de la ville qui semblaient plus vives qu’à l’habitude.

Paul, les yeux rouges, assis sur le côté gauche du rebord de la fenêtre, en face d’elle, la regardait fixement.
Elle était belle, de ces fraîcheurs nordiques, qui semblent être ce à quoi Dieu pensait quand il a dit « je vais créer la femme ». Paul caressait son corps de son regard et cherchait des signes que tout allait bien. Il en trouvait assez peu, et doutait de parvenir à s’en convaincre.

Sandra faisait toujours des boucles avec son index quand Paul remarqua que sa poitrine se levait légèrement. Elle inspirait. Elle allait parler. Cela fait une heure qu’il attendait ça. Maintenant, l’instant lui faisait peur. Elle reste dans le vague, le corps épuisé de trop de souffrance, comme vaincu d’une guerre sans nom. Paul attrapa sa main comme si elle venait de basculer dans le vide. Il se cramponna encore plus fort lorsqu’elle tourna la tête vers lui, et entrouvrit la bouche.

 » Si c’est un garçon, on le gardera, dis ? « 

Paul eut un haut-le-cœur. Il sentit l’émotion l’étrangler au moment où il tenta de dire la vérité. Son regard parcourut la pièce à la recherche d’un élément rassurant, sur lequel il pourrait s’apaiser. La gorge ne se déployait pas, les mots restaient au fond. Sandra le regardait, mais ne semblait déjà plus attendre la réponse. Elle pencha un peu la tête et passa sa main dans son océan blond dont l’ondée déforma un instant le vent et la fumée.

Paul sentit qu’il n’allait pas pouvoir tenir. Il se sentait ravagé, en ruine. Sandra laissa d’un coup chuter ses épaules et s’affaissa de quelques centimètres. Elle semblait se détendre, mais on pouvait lire l’horreur dans le regard de Paul. Il lui prit la tête à la base du cou, pour ne pas qu’elle chute trop lourdement contre le cadre. « Non non non non… S’il te plaît, non… » Bien sûr, Paul ne parlait pas à Sandra, qui vendait de sombrer dans l’inconscience. Si quelqu’un pouvait lui venir en aide à présent, c’était bien celui qu’on ne voit jamais, et dont on se souvient quand le désespoir nous frappe. Paul répétait en boucle « S’il te plaît », sans se rendre compte que cette supplique n’était pas une demande, mais bien une menace. Il faut que ça lui plaise. Il ne peut en être autrement. Mais la force de ses convictions s’amenuisait au fil des minutes, jusqu’à ce que l’autre réalité possible en finisse par la force des choses par devenir acceptable.
Le pouls de Sandra rappelait ces moments où ils s’endormaient dans les bras l’un de l’autre. Il aimait toucher son avant-bras, à la recherche de ce pouls. Il s’amusait à lui dire des choses intimes, belles, excitantes, pour sentir les variations de son métronome intérieur. Et quand il sentait que celui-ci devenait lent, il savait qu’elle s’était endormie. N’avez-vous jamais eu envie de connaître tant quelqu’un que le rythme de son pour vous paraît devenir un secret de Dieu lorsqu’il vous est révélé ? Paul connaissait Sandra, et Sandra connaissait Paul. Mais il voyait dans les yeux de celle qu’il aime une âme s’échapper. La raison s’effondrait sur elle-même. Il n’y avait rien à faire. Sandra s’enfuyait dans la nuit comme on tente d’échapper à une maison en flamme. Les épaules lâchent, puis le cou. Paul croit entendre un arbre briser son tronc à force de plier sous le tonnage de l’effort.

La voilà qui dort. Paul lui caresse la joue, avec délicatesse, pour ne pas la priver de son sommeil réparateur. Elle sourit. Paul a posé sa main sur son front, couvrant ses yeux de sa paume douce. Il la regarde, et fait l’effort de croire en l’illusion. Il tente de faire taire les voix qui hurlent dans sa tête. Il y aura un temps pour l’horreur, et ce temps sera long. Paul n’est pas pressé. Il veut rester avec Sandra quelques instants encore. Il couvre le bras meurtri de sa belle d’un linge qui traînait au sol et essuie son visage avec la manche de sa chemise. La rougeur qui teinte le tissu s’étale sur les joues de Sandra et lui donne une mine plus vivante encore. Paul passe ainsi quelques instants à colorer la face livide de celle qui vient de partir. Il la regarde et se répète qu’elle dort encore. Le soleil de juin repasse par la fenêtre de leur chambre, au fond de son souvenir, et se pose sur le corps de Sandra, sur sa rondeur, qu’il serre contre son flanc et enlace tendrement. Ça bouge, ça vibre, ça respire. Paul regarde la pointe des cyprès se balancer délicatement sur la ligne d’horizon, repeignant le ciel d’un bleu azur. Le temps passe enfin à la bonne vitesse. Il a trouvé ce qu’il fera quand il sera grand. Il sera papa.

La main ensanglantée de Paul longe l’épaule de Sandra, inerte depuis bien trop longtemps pour que le mensonge tienne encore. Elle arrive à hauteur du poignet et cherche instinctivement la veine. Le tube de chair se cache, vide et froid, mais Paul le trouve enfin. Bien sûr, le silence tactile est assourdissant. Bien sûr, la réalité est qu’elle est morte. Mais on n’est pas au chapitre final, et Paul attend le supplice ultime. Comme un poilu au fond de sa tranchée, Paul attend l’obus. Au bruit des rotors, au loin, au-delà des nuages, la mort s’annonce, et avec elle, son cortège d’horreur poisseuse. Le destin n’a pas eu de quoi étancher sa soif, il réclame son dû. Paul, face à Sandra morte, supplie encore. « S’il te plaît, non, non, s’il te plaît ». Mais inexorablement, la veine, d’abord silencieuse, envoie un signe au monde. Le sang refroidis commence à circuler, par a-coup, par bravade. Le rythme ne ressemble à rien de ce que Paul connaissait. Impossible de savoir ce qui se passait, si ce n’est qu’elle revient. Et bien que son esprit tente encore une fois de lui mentir, il sait que ça n’est plus elle. Dieu l’a abandonné, Sandra est partie, Timéo avec elle, et a présent, c’est son fantôme qui revient se repaître de la souffrance qu’il déploie.

Paul n’en peut plus, il faiblit. Le tintement métallique de la lame qu’il avait préparé frappa le sol comme seul le glas sait le faire. Désarmé, Paul abandonne. C’est trop. Et il chute à terre, sans force alors qu’animée d’un souffle nouveau, Sandra vient de se redresser dans une nuit éternelle et froide de laquelle aucune lumière ne s’échappera jamais.

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