Nouvel exercice d’écriture de Christophe Blanc da Silva ; Pour le sujet, je pense qu’il serait de bon ton de laisser la parole aux autres. Dans cette optique, trois personnes maximum se retrouvent autour d’une table. Le côté descriptif, du lieu ou des personnes, est complètement facultatif. Pour le sujet, je verrais bien le visiteur du futur (ou un de ses personnages…), dans caméra café, avec des dialogues à la Audiard. « Chaud, percutant et gouleyant… Comme un café au petit matin chez Lulu la Nantaise »

Un sujet d’un dialogue qui se veut humoristique, avec une situation incongrue ? Oui, j’aurai pu. Mais mon imagination tordue a fait naitre une curieuse histoire à réalité multiple, qui a pour scène cette page, et pour temps, celui pendant lequel j’écrivais ce conte curieux. Tout commence donc dans une mauvaise nouvelle, celle que j’aurai pu écrire… D.     

 

L’air de rien

 

Fank fulminait.

Ses doigts battaient le rythme de l’agacement sur la table, ses yeux étaient sombres. On sentait qu’il bouillonnait de l’intérieur. L’étranger assis à la table n’en menait pas large. Tiraillé entre son envie de regarder autour de lui et sa terreur de ce que ses hôtes pourraient lui faire, il essayait tant bien que mal de garder l’immobilité la plus totale, et, de préférence, de ne pas attirer l’attention sur lui.  

Fank regarda Ael, et Ael lui rendit son regard. Ael n’était pas aussi furieux que Fank. Il a toujours été le sage de la bande. Il prend les choses avec philosophie, car, de toute façon, il ne pourra que réparer les dégâts, et jamais prévenir la catastrophe, pas avec Fank et…  

Zham !  

Fank bondit de sa chaise et pointa Flip du doigt accusateur de la justice impatiente.

« Mais où tu étais ! Cela fait des heures que nous t’attendons ! Réponds ! »

Flip souriait de toutes ses dents. Après un temps théâtralement orchestré, il fit un lent pas de côté et révéla non seulement que la situation ne s’était pas arrangée, mais qu’elle venait d’empirer d’un cran, selon Fank en tout cas.

« Mais, qui c’est ce type ! »  

« Laisse-moi, commença Flip de toute sa superbe, te présenter son auguste majesté des lettres, le grand Sir Arthur Conan Doyle, qui a accepté de m’accompagner ici pour démontrer ton ignorance en matière de littérature. ».

Le nouveau venu, âgé de vingt-cinq ans tout au plus, ne cachait un profond effroi face à la scène surréaliste à laquelle il assistait. Sans bouger pourtant, tout en lui donnait l’impression de le voir courir comme un dératé dans un champ imaginaire voisin à cette pièce.

L’odeur de renfermé croisé à celle d’un curieux fromage français ou corse, mais oublié en tout cas depuis longtemps, finissait un tableau dans lequel peu de crackers traditionnels auraient aimé tremper.   L’homme assis aux côtés de Fank, toujours peu rassuré, risqua néanmoins un regard vers le jeune homme nouvellement arrivé. Les deux hommes se regardèrent, puis Flip s’interposa et fronça ce qui semblait être des sourcils en sa direction.

L’homme baissa aussitôt les yeux et se figea à nouveau.  

Ael leva la main en signe d’abandon

« C’est le ponpon… »  

Fank hurla

« Mais comment peux-tu être si bête ? Tu n’avais pas le droit d’aller le chercher !

— Ça t’aurait bien arrangé, ça ! répondit Flip de manière provocante. Ainsi, tu aurais eu raison alors même que tu avais tort ! Cet homme est de loin le plus fantastique, et c’est Arthur lui-même, en tant expert littéraire reconnu, n’est-ce pas, qui va te le dire ! Et ainsi, je gagnerai mon pari !

— Mais tu ne peux pas demander ça à Mr Doyle ! Réfléchis, patate ! »  

Arthur, du haut de sa jeunesse, balbutia quelques sons indistincts.   Flip le regarda, passablement énervé. « On ne comprend pas ce que tu dis, Arthur. Tu pourrais gargouiller plus fort ?».  

Arthur le regarda, effrayé, puis se redressa péniblement et parla de la voix la plus claire qu’il put : « Je regrette, messieurs, je vois cet homme pour la première fois. Je ne peux donc rien vous en dire. Alors si je… » Flip le fixa, interdit.

« Quoi ? Tu ne reconnais même pas ton propre enfant ?

— Mais voyons, réagit Arthur, cet homme est plus âgé que moi !

— La faute à qui ? Tu n’avais qu’à le faire plus jeune…

— Je… quoi ? Doyle se sentait perdu. — Si tu l’avais fait plus jeune, il serait moins âgé !

— Mais non, enfin, si je l’avais fait plus jeune, il serait au contraire plus âgé et non moins âgé !

— Pardon ? Flip errait à présent dans les mêmes limbes de doutes que Doyle.

— Et puis de toute façon, ça n’a aucun sens ! Je n’aurai pas pu le faire plus âgé que moi, que je l’ai fait plus jeune ou non !

— Il est très fort ! Ael riait.

— Messieurs, s’il vous plait, face à cette erreur flagrante sur la personne, déclara Arthur d’une voix suppliante, vous pourriez peut-être me relâcher ? »  

Fank se leva et poussa le type assis à côté de lui dans la direction d’Arthur. « Perdu pour perdu… Arthur, je vous présente Sherlock ».   Le pauvre homme, sous la poussée de Fank qui mesurait difficilement sa force, se retrouva genoux à terre.

Arthur se précipita pour l’aider à se relever.  

« Et pourquoi alors Mr Doyle ne pourrait pas donner son avis sur Sherlock Holmes ? » réitéra Flip .   Fank tremblait presque de colère.

« Mon très cher Flip, vois-tu, on pourrait déjà souligner le fait que demander à un créateur un avis sur la qualité de sa création n’est pas vraiment objectivement correct, ou encore qu’on ne peut pas vraiment mettre un personnage dans la même pièce que son auteur sans que ça ne crée quelque problème d’ordre, disons, éthique, voir psychologique, mais il serait encore plus malhabile de notre part de négliger l’impact d’une telle rencontre sur le tracé de l’oeuvre de ce jeune auteur, et j’insiste sur le mot jeune, car comme tu peux le constater, il n’a même pas l’âge d’avoir écrit un seul mot sur le personnage qu’il vient de rencontrer ! »  

Sherlock regardait, d’un oeil apeuré, son jeune créateur, blotti comme une fillette dans ses bras, chuchotant des plaintes discrètes. Doyle en semblait presque gêné.  

« — Je l’ai pris trop tôt ? Et après ! En quoi cela joue-t’il sur notre pari ?

— Mais bougre d’imbécile, si Arthur n’a pas imaginé Holmes, et que tu lui montres son avenir, tu viens de changer le cours de l’histoire, et par déduction, Holmes va disparaitre ! Donc ton pari est de toute façon perdu !

— Tu dramatises tout, j’ai fait une erreur, je vais la réparer. »  

Flip attrapa Doyle et le plaqua contre un mur. Sherlock hurla au moment de la séparation soudaine.  

Zham !  

Le coin de la pièce était désormais vide.  

« — J’ai une question, Fank. Pourquoi Sherlock est toujours là ? »  

Sherlock, grand homme d’une quarantaine d’années, sec comme un été sans eau, les yeux fous, cherchait à la manière d’une bête sauvage un coin d’abri pour s’y cacher. Il trouva sous une console un peu d’intimité et s’y engouffra. Il aurait tout donné à cet instant pour une bête porte et une clé.   Fank se pencha vers lui, à bonne distance.

« Tu as raison, c’est inattendu, mais je pense, hélas, qu’on ne va pas tarder à le savoir. »  

Zham !  

« Sherlock ! »

Flip venait de se faire devancer par un vieil homme boiteux qui criait ce nom comme une mère appellerait ses petits.

« Sherlock, où es-tu ? »

Le dessous de la console gémit. Le vieillard longea le tableau de commande pour arriver près de la cachette.  

« Sherlock ? »

Deux yeux humides se rivèrent dans ceux de l’arrivant. Une main tremblante sortit de la pénombre et attrapa les doigts fripés de l’ancêtre. Celui-ci s’assit, enfin soulagé.

« Mon jeune ami, je te retrouve enfin… »  

Fank rugit

« Flip ! Qu’est-ce que tu as encore fait ?! »

Flip, assurément convaincu de son bon droit, usa de sa voix la plus solennelle pour toute réponse

« Je suis allé chercher le bon Doyle, celui qui avait déjà écrit les aventures de Holmes. Ainsi, pas de paradoxe ! »

Ael regardait Flip avec une certaine pitié.

« Mais voyons, n’as-tu pas compris ce que tu as fait ? Ne vois-tu pas que tu as enfreint le cours du temps ? »

Flip fit une moue dubitative. Enfreindre le cours du temps était un peu exagéré pour un simple empreint de quelques secondes d’un auteur certes un peu connu, mais tout de même vieillissant.

« Sherlock, je suis là à présent. Je suis revenu te chercher… »

Le vieil homme sortit un carnet et griffonna quelques mots dessus qu’il fit lire à Holmes. Celui-ci sourit et sécha ses larmes.   Ael s’approcha doucement du vieillard et regarda dans son dos les quelques mots du carnet. On pouvait y lire « Holmes sourit et sécha ses larmes ». Il regarda Doyle avec une certaine admiration.   Doyle se releva péniblement et se dirigea vers la table au centre de la nef. Il s’assit avec lourdeur sur un des fauteuils gigantesques qui la ceinturaient.  

« Messieurs, j’ai bien réfléchit, j’ai eu près de 50 ans pour cela. »  

Fank, Ael et Flip le regardèrent avec étonnement.  

« Tout d’abord, je tiens à vous dire que Holmes est sans doute le meilleur détective du monde… »

« Ah, tu vois ! » cria Flip à l’attention de Fank.  

« Mais qu’il n’est rien sans un acolyte de qualité, une bonne histoire et un bon narrateur. C’est un travail d’équipe. Je m’explique : Cela fait 50 ans que je cherche à libérer Holmes de votre emprise. Quand je l’ai rencontré la première fois ici, il a eu le temps de raconter comment il était arrivé jusqu’ici, et que cela dépassait son entendement. Vous l’avez sorti d’une de mes histoires. Je ne savais pas alors que j’allais devenir écrivain, mais pour lui venir en aide, il me fallait écrire toutes les histoires jusqu’à trouver celle d’où vous l’avez sorti. »  

« Le problème final ? » annonça timidement Flip.  

« C’est cela même. Alors que Holmes triomphait enfin de son ennemi de toujours, vous l’avez attrapé au sommet de cette chute en Suisse pour le ramener ici ! Je le compris que quand tout le monde m’accusa de l’avoir tué. J’avais pourtant écrit un superbe texte plein de vigueur et de combat d’où Holmes, naturellement sortait gagnant, mais il n’y eut à la place qu’une bien triste lettre que Watson ramena au journal. Je savais alors que votre ami ici présent viendrait me rechercher à nouveau après cette date pour corriger sa bourde d’être venu me chercher plus tôt ! Je m’y prépare depuis tant d’années ! »  

« — Mr Doyle, Ael prit la parole, permettez-nous tout d’abord de vous exprimer toutes nos excuses pour ce malencontreux dérangement. Tout est parti de…

— Oui, je sais, un pari sur le meilleur détective de la littérature humaine. Et je vous ai déjà répondu en arrivant.

— Oui, enfin, même si tout ceci n’a plus beaucoup d’importance, votre affirmation n’engage que vous. Nous avons ici Harry Dickson, James Bond, Auguste Dupin, Hercule Poirot et Batman qui ne vous accorderont pas la victoire si facilement »  

Quelques silhouettes dans l’ombre de la pièce se tassèrent davantage contre leur mur.  

« — Puisque le monde est absurde, en route vers l’absurde, lança Doyle sur un ton de défi.

— Que voulez-vous dire ? interrogea Fank, soudainement moins sûr de lui.

— Eh bien que je vais vous faire la démonstration que Holmes est réellement le meilleur détective de l’histoire de l’humanité.

— Absurde, comme vous dites. — Je n’ai pas écrit cette histoire, mais j’y ai réfléchi pendant 50 ans.

— On vous écoute. »  

Doyle les regarda dans les yeux à tour de rôle. Comme un avocat qui s’apprête à lancer l’ultime preuve, Doyle se redressa de tout son long.  

« Vous n’êtes que des idées, des ébauches de personnage, mal dessinées encore, issues d’un premier jet d’un auteur mal inspiré ! »   Les trois compères se regardèrent un instant, interdit.  

« — Comment l’avez-vous découvert ?

— C’est Holmes, le premier qui le découvrit. C’est ça qui l’effraie le plus chez vous. Il avait compris que vous l’aviez sorti d’une histoire pour le plonger dans une autre qui resterait inachevée, et qu’il deviendrait un personnage impossible à écrire s’il en venait à rester ici trop longtemps. C’est bien pire que la mort, en littérature, vous savez ? »  

Holmes émergea doucement de la console et rejoint à pas de loup la table, caché dans l’ombre du fauteuil occupé par Doyle.  

« — Il m’a alors demandé quand je l’ai rencontré la première fois, ici même, d’écrire son histoire. Il m’a dit “créez d’abord Watson, il saura vous guider jusqu’à moi”. C’est ce qui s’est passé. Holmes et Watson ont vécu nombre de passionnantes aventures, mais Watson n’a trouvé près des chutes de Reichenbach qu’une lettre au moment de la disparition de Holmes. Cette lettre était très finement codée, pour ceux qui savaient où chercher, et Holmes y explique en détail comment venir jusqu’ici le sauver. Il a pu compter sur tout ce que j’ai vu lors de mon premier voyage pour élucider le mystère. Il a passé sa carrière, en parallèle, entre les livres, entre les lignes, dès qu’il le pouvait, à enquêter sur cette affaire et a fini par retrouver votre auteur, messieurs. Une enquête qui a duré près de vingt ans, pour un résultat impossible puisque votre créateur n’est pas encore né de mon vivant. Qu’en dites-vous ? N’est-ce pas le plus grand des détectives de tous les temps ? »  

Flip jubilait, il trépignait d’impatience d’entendre Fank reconnaitre son échec.  

« — Tout cela est très joli, mais vous vous rendez bien compte, mon cher Doyle que, comme vous dites, l’enquête était impossible, et le résultat donc invérifiable.

— Pas exactement, parce que Holmes est allé plus loin. Il a été en contact avec votre auteur, près d’un siècle après la publication de ses histoires. Il se trouve que celui-ci adorait ses enquêtes. Il a donc changé les histoires pour qu’elles parlent particulièrement à cet auteur.

— Vous l’avez… contacté ? Dans le futur ? mais que lui avez-vous dit ?

— Sherlock a mis en place une relation de maitre à disciple avec votre auteur. Il lui a patiemment montré les arcanes de l’écriture au travers d’entrelignes secrètes. Comment construire son histoire. Comment décrire ses personnages. Comment mettre en place une intrigue. Il l’a formé, voyez-vous ? Et ça, l’auteur va pouvoir s’en souvenir dès à présent. Ça sera notre point de contact. »  

Fank sentit son visage picoter, puis son corps. Ses deux amis le regardèrent prendre forme devant leurs yeux. Ses mains devinrent plus humaines, moins grossières. Il passait d’un malformé répugnant à quelque chose de plus humanoïde. Au début nu…

« Hey ! Ça va pas, non ?! » Des vêtements le recouvrirent en quelques instants, l’habillant d’un costume de chez Gucchi, gris avec une cravate rouge Ferrari, un stetson coupé sur mesure, chemise blanche et balafre le long de la joue, un souvenir qui en disait long sur le fait qu’il fallait pas l’emmerder.

« Hé, c’est pas la class’, ça, les mecs ? Nan, sérieux, c’est pas la class’ ? »  

Les deux autres le regardaient avec envie, lui enfin fini, et attendirent leur tour avec impatience.

« Je pourrai être blonde ? S’il vous plait ! Une nana sexy aux yeux de chat, habillée d’un kimono noir avec un katana ! » Mais leur tour ne vint pas tout de suite. « Fait chier… »    

Doyle reprit la parole dans cette ambiance éclectique. « Comme vous le voyez, Sherlock a fait tout ce qu’il fallait pour échapper à votre piège narratif. Et c’est l’auteur lui-même qui le libèrera à la fin de cette histoire. »  

Sherlock s’assit sur un fauteuil à droite de Doyle. Il tremblait encore un peu, mais se résolut à parler enfin.

« Ce qui est le plus dur, commença-t’il timidement, c’est d’être décrit par quelqu’un qui fait n’importe quoi de vous. Tout à l’heure, j’ai pleuré comme une fillette, je me suis même caché sous une table. Enfin, quoi, qui pourrait croire une histoire pareille. Je ne suis aucunement respecté dans cette narration. »

Holmes montra sa main tremblante sous l’émotion.

« Tenez, regardez, elle tremble toute seule, soit disant sous l’émotion. Vous deviez me faire peur, alors je devais trembler. C’est trop basique, ça. »  

Holmes regarda autour de lui avec stupeur.

« On peut arrêter les effets d’expression sur mon visage ? S’il vous plait ? »  

Holmes se détendit et reprit son air de ne pas y toucher, pédant et prétentieux, de mec qui en sait toujours plus que les autres et qui gonfle tout le monde à la fin.

« Vous êtes susceptible, vous. Bon, je vais avoir l’air d’un imbécile, mais tant pis, c’est toujours mieux que de ne pas contrôler ses membres, à défaut de ses émotions. Bon, reprenons. Qu’ai-je finalement découvert ici que j’ai pu transmettre à mon auteur ? »

Commença-t’il, très convaincu de tout savoir sur toute chose, présomptueux et distancié, comme un rosbif peut l’être.  

« Tout d’abord, ici, c’est une histoire mal cadrée, on le voit aux bords là-haut qui sont bancals, au fait qu’aucun mur dans cette histoire ne semble éclairé, et qu’il y a des personnages en réserve, bonjour messieurs, qui ne servent à rien et restent dans l’ombre de la trame en silence. » dit-il, se curant le nez de ses doigts crasseux.   Certaines silhouettes dans l’ombre le saluèrent de la main, mais la majorité tremblait de peur. Une soupira, mais je n’ai pas bien vu laquelle.  

« Une ébauche de science-fiction, semble-t’il. On retrouve des idées de Jules Verne, mais tout est trop confus, dit-il juste avant de lâcher un discret rototo. Et si l’auteur veut bien arrêter de faire montre d’incohérence et d’indécence, cela serait assurément une preuve de maturité bienvenue », conclut-il en se faisant une moustache nazie avec son index et son majeur.   Il soupira, lui aussi.

« Comme je disais, l’auteur, en manque d’inspiration, est parti chercher des personnages dans d’autres histoires pour renforcer la sienne. Habituellement, on copie, mais lui a littéralement volé la vedette de certaines grandes aventures. Ainsi, il y eut des méchants voleurs que poursuivaient nos héros ici qui purent grace à leur disparition faire librement carrière solo comme Arsène Lupin ou Fantomas. Il faut que cela cesse. Chaque héros a son destin, et ce n’est pas parce que vous avez manqué d’inspiration que cela doit entraver les récits des autres. »  

Il regarda Fank, Flip et Ael, tous trois vêtus d’armures étincelantes et de draperies rouges et or. Derrière eux, un mur manquait et l’on voyait au-dehors un paysage moyenâgeux baigné d’une belle lumière d’été, où au-delà d’une forêt dense émergeait en suprême monarque un vieux château splendide riche d’aventure et de fantaisies. Fank posa son épée sur la table.

« Non, j’ai jamais aimé le med-fan. Allez-y sans moi. »

Son arme trembla quelque peu puis, comme par enchantement, vola et se redéposa dans sa main, signe d’un grand destin.

« J’ai dit non ! Il jeta à nouveau le pourfendoir, et croisa les bras. Faut pas insister comme ça ! Les gens ont le droit de dire non, même s’ils n’existent que dans votre tête ! »  

Doyle se leva, Sherlock aussi. Doyle écrivit un mot sur son carnet et une porte, derrière lui, apparut sur le mur. Elle ouvrait vers un paysage suisse, aux verts pâturages traversés par une grande chute d’eau bruisselante et cliquetinquante. La fraicheur bruineuse de celle-ci passa les portes de Doyle jusqu’à caresser les tempes de nos héros.  

« Ben voilà, dit Flip, ça, c’est un beau décor ! »  

Doyle fut le premier à saluer tout le monde et à quitter la scène. Sherlock, véritable cabotin prétentieux et vulgaire, se fendit d’une litanie ennuyeuse en conclusion d’un épisode dont il ne fût même pas le héros.  

« Ami narrateur, ne m’en veut pas. Tu as surement du talent, mais c’est le tien que tu dois trouver. Tes trois héros sont très bien, même s’ils sont mal incarnés, ils ne manquent pas d’humour. C’est un bon début, crois-moi. J’ai passé ma vie à préparer ma fuite de ton histoire en t’apprenant l’art de la littérature, usant parfois d’une certaine incohérence chronologique, une bassesse dont je tiens à m’excuser, si tu me le permets. La cohérence, vois-tu, c’est ce qui ne doit jamais faire défaut, peu importe ce que tu écris. C’est ma dernière leçon, mon jeune ami. Je ne peux retourner à Reichenbach reprendre mon histoire d’avec le professeur Moriarty, hélas, sinon jamais Doyle ne recevra ma dernière lettre, et jamais je ne pourrai m’échapper d’ici. Ce n’est pas grave, je suis au moins libre de droits à présent, je pourrai être réécrit par d’autres. Et puis, il faut bien disparaitre un jour, sinon, comment devenir immortel ? »  

Sur cette conclusion… bouleversante, disons-le, oui. Bouleversante. Sherlock, dans sa superbe tenue d’enquêteur, d’une élégance et d’un soigné irréprochable, partit vers l’ailleurs au-delà de la porte de Conan Doyle. S’échapper d’une histoire inachevée pour rejoindre l’imaginaire collectif, c’est en effet la voie vers l’immortalité.   Plein de reconnaissance, Flip, Ael et Fank, tous trois habillés en enquêteur également, secouaient les bras en de grands gestes chaleureux et amples, et pleuraient de grosses larmes de crocodile.

« Faut toujours qu’il exagère, pleura Ael, la gorge nouée, on ne pouvait pas se contenter de lui serrer la main  ? »  

Alors que le mur autour de la porte de Conan Doyle se recouvrait de fleurs multicolores et magnifiquement odorantes, et qu’un trait de soleil splendide les éclairait d’une beauté irréelle, Holmes, dans un dernier geste d’une sensualité exquise, s’est retourné vers eux, en contre-jour, son tissu splendide, rare et léger volant dans l’air doux ambiant, comme porté par les anges sur une seconde d’éternité, et, de son regard perçant, et son sourire malicieux, conclut cette histoire par ces quelques mots à la rythmique musicale et au verbe parfait, juste avant de refermer la porte.  

« C’est la plus belle sortie que je n’ai jamais faite ! »  

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