— CRRRRR…
— Merde !
Dans un sursaut, il s’était relevé en jurant. Encore le Bruit.
Il venait de s’assoupir. Mauvaise idée.

Cela faisait bien 5 heures qu’il tournait en bourrique dans ce dédale de végétations. Sa cheville commençait à le lancer. Alors qu’il marchait tout à l’heure, il s’était pris le pied dans un trou.
La fatigue le harcelait et seuls ses nerfs le maintenaient éveillé. Les nerfs et le Bruit.
Il était parti faire un petit tour, comme ça. Juste pour se dégourdir. Et puis, perdu dans ses pensées, marchant pour oublier, il n’avait pas remarqué qu’il n’était plus en terrain connu.
Sa montre l’avait lâché au bout d’environ 4 heures et son téléphone, hors réseaux évidemment, arrivait en fin de batterie.

La clairière

— hmmm…
Alors qu’il regardait autour de lui, rien ne semblait familier.
19:30.
Deux bonnes heures de marche depuis son départ, sur un chemin derrière sa maison. Sauf que le chemin n’était plus là. Il se demandait aussi comment il avait réussi à rentrer dans ce cercle d’arbres. Le tour de la clairière ne laissait entrevoir aucune entrée ou sortie.
Son premier essai dura une demi-heure. À se dépêtrer dans les ronces, entre des arbres de plus en plus serrés, sans voir de chemin. Jusqu’au moment où
— Ah ! Enf…in…
Il se retrouva dans la clairière.
Évidemment, il était sorti sans ses clopes et sans lampe de poche. La nuit tombait lentement. Sa progression à chaque tentative s’en trouvait ralenti. Et ses nerfs réclamaient une dose de nicotine.
— CRRRRR…
Sur sa droite. Un croisement entre un grognement et un grincement. Et au moment où il tournait la tête dans la direction du bruit, une ombre furtive entre deux arbres.
— Hey ! Il y a quelqu’un ?!
Il se dirigeait vers l’endroit où il avait cru voir l’ombre. La faible luminosité du jour déclinant ne permettait pas de voir bien loin dans ce fatras d’arbres et de branches. Mais plutôt que de risquer une rencontre nocturne, il partit tout droit dans la direction qui lui semblait être celle de l’ombre.
Tout droit. Et pourtant, vers 20 h 30, il se retrouva à nouveau dans la clairière.
— CRRRRR…
— CRRR TOI-MÊME !
Son hurlement avait légèrement calmé son envie de tabac. Son esprit commençait à faire le tour des animaux qu’il avait déjà vus et entendus autour de chez lui. Le grognement profond ressemblait à celui d’un loup, d’un gros loup. Par contre l’espèce de grincement, presque métallique, ça, ce n’était pas animal du tout.
— CRRRRR…
Coupé dans sa réflexion alors qu’il se dirigeait vers le centre de la clairière. Juste derrière lui. À moins de 5 mètres.
Rien.
Les poings serrés et tout son corps tendu, il restait à l’affût du moindre bruit de déplacement. Tandis que ses yeux tentaient vainement de faire le point dans les bois.

Pas même le vent ne faisait de bruit.

Et la nuit continuait tranquillement de recouvrir d’encre les environs.
Il refit demi-tour et se lança vers la forêt dans la direction opposée au bruit. Cette fois, avec la nuit qui avançait, il voulait éviter au maximum de tomber sur une bestiole. À l’instant de franchir la lisière, un craquement léger sur sa gauche. Il fit un bond dans cette direction et eu tout juste le temps d’apercevoir la même ombre que la première fois. Une tache de sombre plus sombre que le sombre alentour…
Bien décider à partir dans cette direction, vu que l’ombre s’était enfuie, il entreprit d’enjamber les buissons serrés entre les arbres.
— Mais comment j’ai pu atterrir dans ce merdier ?
10 minutes.
Toujours pas de chemin en vue.
20 minutes.
La nuit se décidait à accélérer le mouvement, maintenant même déceler les arbres devenait difficile.
30 minutes.
Un coup d’un vers le ciel. Rien du tout non plus. C’était comme si les branches s’étaient toutes réunies. Pas étonnant de ne rien voir dans ce bourbier. Son esprit se focalisait sur le chemin. S’il avait été possible de le matérialiser par la pensée, il marcherait à présent sur une route goudronnée à 4 voies. Mais il allait devoir se contenter de mottes de terre boueuses entre des racines spongieuses couvertes de mousse.
À chaque fois qu’il faisait une petite pause pour tenter de repérer un interstice dans les branchages, il essayait en même temps d’entendre quelque chose autour de lui. Mis à part sa respiration, rien. Pas d’oiseaux, pas d’animaux et pas de vent. Pas de vent. Il repensait à une chaude journée d’été, écrasante. Il était parti dans les bois, comme aujourd’hui. Lorsqu’il faisait des arrêts, même dans les endroits les plus silencieux, il avait toujours un léger, mais audible souffle. Un bruissement continu de feuilles, infime, mais présent. Ici, même en tendant l’oreille en retenant sa respiration, rien de rien.
— Hé…
Sa voix parut surnaturellement creuse. Audible, mais comme s’il criait dans une boîte remplie de mousse. Comme si sa voix
— CRRRRR…
avait peur de quitter sa bouche. À nouveau tendu comme un arc, tous les sens en alertent. Il n’avait pas réussi à localiser le Bruit, ni vu l’Ombre.
Impensable de rester plus longtemps dans cette forêt. Il marchait depuis 1 h 30 et il avait l’impression que les arbres se resserraient, plus il tentait de s’éloigner de la clairière. À un moment, il avait dû passer de profil entre deux d’entre eux.
Pour ne plus penser au Bruit et à l’Ombre, il se disait que demain, en revenant sur les lieux, en trouvant le chemin du premier coup, il rigolerait bien.
Du coin de l’oeil, un mouvement sur sa gauche. L’Ombre venait de le dépasser. Il saisit son téléphone et bras tendu dans la direction du mouvement, l’alluma. Les arbres apparaissaient laiteux et semblaient suinter dans cet éclairage.
— CRRRRR…
De l’autre côté !
Il lui semblait que l’Ombre et le Bruit s’amusaient avec ses nerfs. Alors qu’il pivotait, il aperçut à nouveau cette masse sombre, furtivement. Est-ce que ce bruit était le cri de l’ombre ? Est-ce que l’ombre pouvait avoir un cri ? Elle ne faisait pas de bruit en se déplaçant, pouvait-elle crier ? Il eut envie de hurler à nouveau.
Dans une forêt inconnue, avec ces choses qui rôdaient à moins de 5 mètres de lui. Cette fois, il se concentrait sur la bière qu’il avait mise au réfrigérateur avant de partir, son petit plaisir d’après promenade. Une autre voix lui susurrait qu’il n’allait sûrement pas en profiter cette nuit. Pour donner tort à cette rabat-joie, il repartit.
Encore une demi-heure et il aperçut un point plus clair, presque en face de lui. Les arbres ne semblaient pas s’éclaircir, il recommençait à ressentir un peu d’espoir d’arriver enfin de l’autre côté de cette barrière. Il accélérait le pas inconsciemment. Les yeux rivés sur cette lueur.
Elle semblait ne pas vouloir s’approcher, impossible d’évaluer une distance dans ces bois. Continuer restait la seule solution.
Évitant les arbres de justesse, cherchant à chaque pas un sol suffisamment stable, il allait le plus vite qu’il pouvait. Il venait de regarder sa montre, 22:40. Bon sang, même le temps semblait n’en faire qu’à sa guise.
Un souffle froid venait de le frôler. Il avait aussitôt figé, les yeux écarquillés. Il n’entendait toujours rien. Devant lui, la tache qu’il prenait en repère s’assombrissait, cette fois, il se mit à courir. En glissant et se cognant à chaque enjambée, mais il courait. Plutôt que de rester dans cette forêt, il préférait la clairière. Au bout de 10 minutes de course d’obstacles, la tache s’agrandissait enfin, il ne pouvait toujours pas distinguer ce qui se trouvait de l’autre côté de ce minuscule passage, mais il y voyait un passage vers la lumière. Plus qu’ici, c’est sûr.
— CRRRRRhhhhh…
À moins d’un mètre derrière lui. Il lui avait semblé distinguer dans le grincement, une aspiration comme un râle. Le bruit lui fit comme un coup de fouet, sa course ressemblait à un sprint, les yeux bandés entre les arbres. Malgré les chocs, il se concentrait uniquement sur son objectif.
Quelque chose venait de passer devant. L’espace d’un instant, la lueur avait complètement disparu. Ses cuisses le brûlaient, l’air s’enflammait dans ses poumons. Il tentait d’accélérer encore la cadence, son coeur voulait sortir de sa poitrine à chaque battement, la sueur coulait de son front dans ses yeux. À aucun prix, ne s’arrêter maintenant. La faille dans ce mur végétal devait faire à peine sa taille. Il se trouvait maintenant à moins de cinquante mètres, enfin, il espérait.
— CRRRRR…
Il poussait un hurlement pendait qu’il parcourait les vingt derniers mètres.
— HAAAAAAA !!
Il prenait son dernier appui, s’imaginait finir d’un bond suivi d’une roulade sur le chemin. Il aurait sûrement mal, mais il n’en avait rien à faire.
— OHHFFF
Son hurlement venait de s’achever dans un énorme coup au ventre. Il l’aurait sa roulade. Mais dans la forêt.
Pile à l’instant de sa prise d’appui, une masse noire était passée au niveau de sa ceinture. Aucun moyen de l’éviter. Il réussit à garder un minimum de contrôle dans sa chute, qui se mua en une glissade sur l’épaule et le dos. La surprise et la douleur ne firent pas le poids face à son instinct de survie. Il se détendit d’un coup et passa la lisière dans les airs.

La clairière. Bien sûr.

Il ne prit pas le temps de s’arrêter sur ce qui lui apparaissait comme un détail à présent. Il continuait sa course vers le centre de celle-ci.
Une fois qu’il pensait être arrivé à une distance respectable de la forêt, il s’arrêta. Et tomba sur le côté. Un éclair de douleur venait de remonter de son pied gauche jusqu’au sommet de son crâne. Avec le même souffle froid qu’il avait ressenti tout à l’heure. Prostré sur le sol dans la position du foetus.
— CRRRRRhhhhh…
Il puisait dans ses ultimes ressources pour lâcher un hurlement bestial. Un défi au Bruit Lui-Même.
— CRRRRR…
Il espérait que ça avait marché et ne put lutter plus longtemps contre son corps.

La marque

Une douleur au poignet venait de le sortir de son évanouissement. Une morsure. Son corps réagit frénétiquement en se mettant à se débattre, sa main n’était pas prisonnière de mâchoire. Et elle était toujours là. Mais la douleur aussi, une intense chaleur. Sa montre, qu’il venait de regarder, indiquait 23:46. Puis 13:16 et finalement 13:9J en crépitant et chauffant plus que de raison. Il venait de trouver la source de la douleur et tentait de l’enlever avant qu’elle ne lui brûle complètement la peau.
Un regard circulaire lui confirmait qu’il se trouvait encore dans la clairière, comment en aurait-il été autrement. Son téléphone, toujours hors réseaux, confirmait qu’il était 23 h 46. Et qu’il lui restait 10 % de batterie.
— CRRRRR…
Le Bruit tournait derrière lui, dans la forêt. Et se déplaçait vite, très vite.
Il regardait autour de lui, pour trouver des pierres, des herbes séchées, des feuilles mortes et des petites branches. Bien que la nuit fût plutôt douce, l’idée d’avoir un feu à ses côtés lui paraissait bonne. Il ramassait et entassait de quoi le faire, tout en regardant la lisière tout autour, à l’affût du moindre mouvement.

Il venait de finir le foyer de son futur feu et cherchait dans ses poches son briquet. Il avait posé devant lui sa veste, plus claire, elle lui permettait de voir ce qu’il avait avec lui.
Un couteau de service, une montre cassée, un téléphone et son portefeuille. Pas de briquet.
Après quelques minutes de réflexion en continuant la fouille de ses poches, il commençait à confectionner une sorte d’arc avec une branche et du tissu de son maillot, grossièrement découpé avec la minuscule lame courbée et mal aiguisée de son couteau tire-bouchon.
— CRRRRR…
Il pensait que le Bruit se doutait qu’il préparait une défense.
— Tu vas voir mon gars, tu ne m’auras pas facilement. J’AI UNE ARME !
Il n’avait pas réussi à se convaincre suffisamment lorsqu’il avait crié. Il se dit que le Bruit l’avait peut-être remarqué.
— CRRRRR…
C’était le cas. Le Bruit rôdait, prenait son temps. Le Bruit avait le temps. Le Bruit parvenait toujours à ses fins.

Plus le temps pour les bravades. Il faisait tourner frénétiquement un bout de bois à l’aide de l’arc qu’il avait confectionné.
00 : 10, son portable à la main, l’idée saugrenue de prendre le feu en photo, lui traversait l’esprit quand les premiers bruits, autres que Le Bruit, parvenaient à ses oreilles.
Des chuchotements ? Le vent ? Les Feuilles ?
Il levait les yeux vers les arbres, pas un mouvement dans les feuilles. Il se concentrait pour tenter de discerner des paroles, mais cela ne restait qu’une psalmodie de souffle.
Un frisson parcourait son échine. Il levait à nouveau les yeux, pour regarder le ciel. Pas un seul nuage. Et pas de lune. Lorsqu’il était sorti fumer la nuit d’avant, elle était presque pleine. Le souffle froid le caressait à nouveau.
— CRRRRRhhhhh…
C’était de l’autre côté du feu. Il était tétanisé, seuls ses yeux bougeaient. À la recherche du Bruit.
— CRRRRR…
Le Bruit s’éloignait. Il avait crispé sa main sur le couteau d’office, tire-bouchon ouvert. Arme dérisoire, mais rassurante.

Son imagination carburait à plein régime sur l’origine du Bruit. Sa logique tentait de le cantonner à un vieux gros loup, asthmatique. La logique n’était pas son fort. Pour maintenir ses démons à distance, il consultait l’heure sur son portable. Ce qui avait l’effet inverse chaque fois qu’il se rendait compte que ce qu’il avait pris pour une heure n’était que 20 minutes, au mieux une demi-heure.
— CRRRRR…
C’était gros et petit en hauteur, trapu. Son ventre et ses côtes le tiraillaient encore. Il essayait de se remémorer la chute.
00 : 30.

Il avait vu l’Ombre passer devant l’ouverture, vers la droite. Et le choc venait bien de la droite. Mais ce n’était pas ça, il n’avait pas vu de poil ou de peau, ni de vêtements. En fait, il n’avait vu qu’une masse noire, vaguement arrondie sur le dessus. Mais il n’avait pas vu de pattes ou de jambes en dessous. Trop sombre.
Il n’en savait pas plus sur l’Ombre, ni si elle faisait le Bruit.
— CRRRRR…
Pour lui rappeler qu’il était toujours là.
Et pendant ce temps, la litanie de chuchotements continuait, incompréhensible.

Le feu diminuait. Il s’était mis en quête de branches sèches, pour cela il fallait se rapprocher de la forêt. Il avait entendu le Bruit par deux fois, se déplaçant autour de lui pendant qu’il ramassait les rares végétaux suffisamment secs pour brûler. Le Bruit l’étudiait, cherchant la faille, le moment d’inattention. Et le Bruit trouverait. Le Bruit parvient toujours à ses fins.
— CRRRRRhhhhh…
Encore ce rappel. Alors qu’il revenait, devant lui, mais pas entre lui et le feu, non ! Il aurait pu le voir. Le Bruit ne voulait pas se montrer. Pas encore.
Il pressait le pas, les bras chargés.
— CRRRRRhhhhh…
Il venait de faire un écart, son pied se retrouvait coincé, la cheville tordue dans un trou boueux. Le feu se trouvait à moins de 10 mètres, il brûlait toujours. Dans cette clairière, il semblait étouffé, tout comme sa voix. Comme si lui aussi ne voulait pas quitter son foyer.
L’obscurité alentour donnait l’impression de voir une bulle de lumière compressée par des nuages d’orage. Et dans ce maelström visqueux d’encre, une masse plus sombre se déplaçait. L’Ombre. Elle se tenait à moins de 5 mètres. Immobile.
Passant sa charge sur un bras, il réussit d’une main tremblante à prendre son tire-bouchon.
Il fixait l’Ombre tout en essayant de dégager son pied. Les chuchotements s’amplifiaient, les bruits de succion de terre humide avalant lentement son pied, sa respiration erratique et ses battements de coeur, tous voulaient prendre la première place à ses oreilles. Et l’Ombre n’avait toujours pas bougé, ni fait le moindre son.
Dans un déchirement de douleur, il avait réussi à extirper son pied. La terre semblait rendre un soupir de mécontentement. Il avait juste cligné des yeux pour en chasser la sueur. L’Ombre n’était plus là.
Il allait en boitant jusqu’au feu, remit des branches et examina sa cheville.
Même pas 10 mètres et elle commençait déjà à gonfler, plus question de courir maintenant
— CRRRRR…
— ALLEZ ! VIENS SALOPERIE ! V…
Son téléphone venait de le couper d’un « bip » réprobateur.
— merde, merde, merde
Batterie faible, 01 : 30. Il savait que cela ne fonctionnerait pas, mais il se mit à taper un message.
« Je suis parti me promener et je me suis retrouvé dans la clairière avec l’Ombre et le Bruit… »

L’Ombre

Il dort. Son corps tremble, pas de froid. Son corps sait, il sent le Bruit errer, son corps entend
— CRRRRR…
— Merde !
Dans un sursaut, il se relève en jurant. Encore le Bruit.
Son téléphone lance son dernier « bip », il le sort pour regarder l’heure une dernière fois. 02 : 17. Plus que 4 ou 5 heures avant l’aube et sa lumière salvatrice. Et juste avant de s’éteindre, l’heure clignote un instant et affiche 13 : 9J. Encore.
Il faudra qu’il regarde ce que cela peut vouloir dire en
— CRRRRR…
rentrant.

S’il rentre.

Sa cheville a doublé de volume. Il se tient comme il peut, son tire-bouchon à la main, un bâton dans l’autre. Toujours rien de visible dans la faible clarté du feu.
Une torche. Voilà ce qu’il lui faut.
Il a déjà sacrifié son maillot pour allumer le feu, il peut en prendre encore un bout pour se fabriquer une torche de fortune.
— CRRRRRhhhhh…
5 mètres. Il tire sur les restes de son t-shirt et enroule les bandes grossières autour de son bâton.
La litanie des chuchotements monte de volume. Il n’arrive pas à repérer l’Ombre.
— CRRRRRhhhhh…
À droite ! Le Bruit se rapproche. Il envoie du pied un tas d’herbe qu’il avait préparé dans le feu.
L’Ombre !
— CRRRRR… C’était bien son cri — ou grognement — qu’il entendait. L’Ombre et le Bruit ne faisaient qu’un.
Il voit dans le bref éclair des flammes un reflet. Les chuchotements se font plus présents encore. Du coin de l’oeil, il aperçoit la masse sombre passer dans sa bulle de lumière. La torche de fortune est prête. Il doit se retenir de l’allumer de suite. Sans rien pour imbiber le tissu, elle ne tiendrait pas 5 minutes.
— CRRRRRhhhhh…
Il voit la forme de l’Ombre se déplacer, elle semble flotter à une vingtaine de centimètres du sol. Il a tout juste le temps de se demander si elle vole, quand soudainement elle bifurque dans sa direction.
— CRRRRR…
Suivi d’un bruit de tissu déchiré et de baiser mouillé. L’ombre vient de le faucher. Pendant qu’il bascule, la douleur arrive enfin, atroce, de sa cheville. Tellement violente, qu’il s’attrape la cheville plutôt que de retenir sa chute.
Ses mains se referment sur le bas de son pantalon, détrempé de sang et vide.
— hhhhh…
Il tourne la tête vers le bruit d’aspiration asthmatique, juste pour voir sa chaussure disparaître dans un amas de dents gluantes de salive.
— Bon sang…
— CRRRRR…
Dans un mouvement de réflexe, il roule vers son bâton et le feu. L’Ombre n’a eu que sa chaussure cette fois, mais le choc l’a fait tourner sur le sol et il n’arrive pas à plonger sa torche dans le feu.
— hhhhh…
En se tortillant, il parvient
— CRRRRR…
à allumer sa torche. D’un grand mouvement circulaire, il vise la provenance du cri. Un choc mou.
— CRRRRR…
La torche est éteinte, mais pas cassée. Pendant qu’il finit son mouvement pour la rallumer, il pense à ce qui vient de se passer. Le bâton a bien rencontré quelque chose, mais il l’a traversé.

À moins d’un mètre de lui, un oeil vert s’ouvrait. Les chuchotements devinrent des cris l’espace d’un instant.

Le souffle froid le transperce de part en part. Son corps se remet à trembler
— CRRRRR…
La déchirure, la douleur. Rouge. Le choc,
— hhhhh…
et l’horrible bruit d’aspiration qui fait disparaître les parties de son corps petit à petit. Cette fois, l’Ombre ne le loupe pas et repart avec une jambe tranchée nette sous le genou et une main gauche.
Rouge.
Le voile se baisse devant ses yeux. Son esprit
—— Ne lutte pas
continu de se battre. De se battre contre l’Ombre dévorante, contre la douleur, contre le temps, la nuit et la mort.
— CRRRRR…
Son cerveau l’a tellement shooté d’endorphine qu’il n’arrive pas sur le coup à définir quelle partie de lui il vient de perdre.
Son pied ? L’autre main ?

Son pied, l’information arrive dans son système nerveux et se transmet, mais il est trop occupé à mourir pour le moment.
— hhhhh…
Il tourne la tête vers son bourreau. Une multitude d’yeux verts le fixe.
Les chuchotements hurlent à nouveau.
Il se met à rire.
— hahaharrrrhhhaha !!
Son rire est un râle, un rire de quelqu’un qui glisse dans la folie d’un coup, un rire désespéré. Avec pour toute réponse
—CRRRRR…

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