C’est l’histoire d’un mec qui me ressemble, et c’est pas de sa faute. Il a 23 ans, il est plus ou moins heureux, il fait des études des fois brillantes. Il boit peu, fume toujours trop (vu que quand on fume, c’est toujours trop) s’amuse des fois comme un fou et d’autres fois gâche des soirées par son mauvais caractère. Ce mec, il croit en Dieu, enfin, il essaye. Il croit au destin aussi, mais c’est déjà plus difficile. Bref, il croit, mais il est pas sûr…

Ce mec, c’est pas les malheurs qui l’ont tué. Le grand drame de sa vie, c’est la séparation de ses parents. Mais comme ses parents sont des gens intelligents, c’est finalement même pas un drame. Dommage pour lui. Il va devoir se raccrocher à ses petits soucis d’argent, d’amours, et autre. Il est presque à plaindre tant il n’a pas de problèmes. S’il avance doucement dans sa vie, c’est un peu parce que son père est quelque part devant lui à l’attendre avec des sermons terrifiants sur le travail, qui sera dur, sur les traites à payer, qui vont l’asservir, sur la femme, les enfants, la voiture, la maison, bref sur une vie étrange où on oublie que vivre sous un pont, c’est toujours pas la mort. Le mec sait que son père souhaite le guider à travers ces paroles, mais il a quand même peur. Il essaie des fois de trouver des raccourcis, des feintes, mais c’est plus pour sauver son père en lui prouvant qu’il a tort plutôt que pour l’aider, lui. Peut-être que son père aimerait être fier de lui, peut être que c’est pour ça finalement qu’il a l’impression d’être un flocon de neige pur et unique et que sa place, sa femme, sa maison, l’attendent quelque part sur terre. Un endroit unique où il sera essentiel à tous. Mais personne ne le demande, alors il traîne la patte. Mais il a confiance, il sait que cet endroit existe, et il sait aussi que c’est une erreur d’y croire. Ce genre de paradoxe ne le gêne pas.

 

Ce mec, un jour, il a eu un accident bizarre. Avec sa voiture, il a écrasé un enfant qui traversait la route. L’enfant s’est relevé comme si on rembobinait la bande. Lorsque ce mec a couru vers lui pour voir si tout allait bien, l’enfant a pris peur et lui annonça en tremblant qu’il n’avait pas d’argent, pensant sûrement à un racket. Alors notre homme pense à une hallucination. Peu de temps après, comme si la poisse avait trouvé un nouveau terrain de jeu, il du se battre un soir contre un jeune loubar armé qu’il réussit à poignarder de son propre couteau. Mais le couteau disparut sans explication et le loubar s’est relevé d’un bon et voulut continuer le combat. Lorsqu’il expliqua dans la panique ce qui venait de se passer, l’agresseur préféra prendre la fuite, se disant qu’un taré comme ça pouvait être dangereux et que son fric était bon pour les goujats. Notre homme venait de réaliser qu’il avait le pouvoir de tuer les gens avec sursis. Il était devenu plus innocent qu’une poire. Il commit son premier crime en sursis dans un autre pays quelques jours après. Comme ça, si ça foire, il peut toujours déguerpir. Ce fut une femme, jeune et fraîche, qu’il eut envie de tuer. Tout le monde penserait à un énième viol standard. Il a sorti son grand couteau et l’a planté entre les omoplates de la jeunette qui s’affala de tout son long dans un cri. La cassette se rembobina encore et elle était debout à marcher comme si le vent avait eu plus d’impact sur elle que ce grand couteau. Il tenait sa preuve. Ce même soir, il a tué plus de quatre cents personnes qui ont toutes ressuscité. Alors il a commencé à tuer ses ennemis, certains plusieurs fois de suite, puis ses relations de travail, et ses amis… Dès que l’occasion s’en présentait, en fait. Il se rendit compte un jour que ces meurtres ne rentraient même pas dans la mémoire des témoins. Il pouvait frapper n’importe qui. Quel jeu fascinant, lui qui n’avait jamais frappé quiconque, le voilà as de la torture, bête immonde de la barbarie, usant de tous les instruments mortels, du balai à chiotte au couteau de chasse, de l’Uzi rafale à la bombe C4. Tout était permis, il était sur la tangente et Dieu ou un autre lui pardonnait ses actes. Ce mec n’était pas fait pour tuer, alors on lui a supprimé l’option, pensait-il.

Arriva le moment tant attendu, les fêtes de famille. Sa première victime fut son grand frère, et il put enfin se libérer d’années de frustration en l’écrabouillant avec une massue. Et comme prévu, le cher frère se releva comme si de rien n’était, et continua sa conversation en coupant la parole et en criant fort comme à l’accoutumée. Puis toute la famille y passa. Il aimait cette sensation de folie, de tristesse, d’angoisse qui l’étreignait à chaque meurtre. C’était une sorte de saut à l’élastique où on fait semblant de mourir pour mieux remonter ensuite. Il les avait tous tués, jeune ou vieux, recouvert de leur sang jusqu’à ce qu’ils se relèvent. Le jeu était atroce, mais comme c’était pour de faux, peu de gens auraient résisté…

 

Il tua son père au matin de mars d’un coup de sabre à champagne, sans raison, juste pour continuer le jeu. Mais son père ne s’en est pas relevé. Cela devait être pas loin du millième mort et tous s’étaient relevé, pourquoi pas lui ? Le mec ne comprit pas de suite le nouvel aspect de sa situation. Sa belle-mère est entrée dans la pièce et s’est mise à hurler de toute sa terreur. Il la fit taire avec le même sabre, mais elle se releva rapidement et continua à hurler. Il tua toutes les personnes qui lui barrèrent le passage, mais dès qu’il tentait d’avancer davantage vers l’ailleurs, ils s’étaient déjà relevés pour l’arrêter. Pourquoi son père était resté à terre ?

On l’a jeté en prison, il fut jugé et condamné. Il avait cessé de tuer tous ceux qui le frustraient, car il savait qu’il en avait tué un, l’essentiel, le modèle, la personne qu’il admirait le plus au monde, la seule qui méritait d’être sauvée. Tout lui paraissait futile à présent. Il avait souvent pensé qu’à la mort de son père, il serait enfin libre. Mais il apparaît surtout qu’il est désormais seul. Son garde-fou attitré, son aide précieuse de chaque instant n’était plus de ce côté-ci du monde. Alors il tenta de mettre fin à ses jours, et encore, et encore, et ainsi de suite tant le chagrin d’avoir brisé quelque chose de trop beau, trop important était insoutenable.

 

C’est l’histoire d’un mec qui me ressemble, et c’est pas de sa faute. Ce mec, il croit en Dieu, enfin, il essaye. Il croit au destin aussi, mais c’est déjà plus difficile. Bref, il croit, mais il est pas sûr… Le mec sait que son père souhaite le guider à travers ces paroles, mais il a quand même peur. Il essaie des fois de trouver des raccourcis, des feintes, du travail ou de l’argent facile, mais il sait que son père a raison…

Il a confiance, il sait que son père Noël existe, et il sait aussi que c’est une erreur d’y croire. Ce genre de paradoxe ne le gêne pas. Au fond de mon inconscient, tout est possible, mais ça, il l’ignore…

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