Le logo rose et or, croisant un cœur et un marteau, avait connu un succès sans précédent depuis quelques années dans le milieu des rencontres virtuelles. Il faut dire que de rencontre, elle n’en avait que le nom, faisant éclater tour à tour des scandales pour proxénétisme, esclavagisme sexuel, travail au noir ou blanchiment d’argent. À mes yeux, que des idéalistes qui ne veulent pas voir l’évidence : Le romantisme est mort, et c’est nous qui l’avons tué.

Au premier lancement de l’application, celle-ci vous sert un rituel devenu célèbre pour avoir généré un buzz incomparable sur la toile. On y voit un commercial, en costard cravate, vous regarder d’un air curieux et avenant. Il vous demande de placer votre téléphone devant vous, et enclenche une série de clichés tout en vous guidant pour la réalisation de photos en selfie sous tous les angles. Une fois fini, il vous questionne sur votre niveau d’étude, vous fait passer un test psychologique, et sans ménagement, annonce un prix, une valeur en euro, estimation de ce que coûterait une heure avec vous. Le prix est parfois si bas que l’humiliation est double. Quand on vous chiffre à 5 € de l’heure, vous avez comme envie de pleurer…

Naturellement, en complétant le profil par la suite vous pouvez en augmenter sa valeur. Des questions portant sur vos loisirs préférés ou votre savoir-faire dans certains domaines, voire vos pratiques sexuelles font monter la cote de manière parfois impressionnante. Le pire étant l’avis des autres utilisateurs sur la qualité de vos rencontres qui peut faire exploser les chiffres pour peu que vous laissiez un souvenir marquant à vos partenaires. L’inverse est vrai aussi, et il n’est pas rare de trouver des personnes au physique agréable à des valeurs ridiculement basses.

Le cynisme atteint son comble quand l’application vous présente les gens de votre bord ayant la même valeur que vous, vous permettant, à la manière d’un commercial, de vous comparer aux autres produits de votre gamme. Parfois flatteuse, cette fonction est surtout souvent décevante face aux profils des « équivalents » souvent plus arrangés que vous, et dont vous ne trouvez finalement aucun charme. La réalité fait alors parfois mal, et il faut bien l’admettre, votre valeur se justifie…

La valeur monétaire, et c’est là où les créateurs ont été malins, n’a pas pour but de générer un paiement financier. L’application va au-delà de la rencontre amoureuse et propose, à l’instar d’autres applications d’échange, la possibilité de proposer des services entre personnes. Cours de chant, plomberie, accompagnement aux courses, ménage. Des services qui sont eux-mêmes quantifiés en valeur monétaire. Vous commencez à en comprendre le concept ?

Oui, l’application propose de révolutionner les modes de paiement interpersonnels. Parle-t-on de travail au noir si aucune monnaie n’est échangée ? Ou de prostitution si les choses sont admises entre adultes consentants ? C’est justement le cœur même du débat moral qui a secoué l’Assemblée nationale lorsque l’application a pris de l’ampleur, cumulant en quelques semaines des dizaines de milliers d’adeptes.

De tout ce que nous a apporté l’évolution des nouvelles technologies, ce réseau social d’échange de biens et services est sans doute celui qui a engendré les changements les plus marquants de notre civilisation.

En valorisant l’acte de tendresse, il a dénaturé le don que nous en faisions jusque là, changeant notre perception même du romantisme. Les coups d’un soir s’étalonnaient sur la valeur que l’application avait octroyée à chacun des membres. Les gens se renseignaient sur la cote de chacun. Les avis positifs se sont monnayés sur les marchés asiatiques, tout comme les fans des pages Facebook. Et comme l’appli surveillait les profils, le nombre d’avis était limité à une poignée par mois, ce qui faisait exploser leur prix sur le marché parallèle. 

Au fil des ans, l’algorithme de calcul de la cote était mis à jour, faisant trembler la planète à chaque nouvelle itération. Intégrer les déviances érotiques, suivre les tendances du moment, intégrer des nouvelles offres comme se montrer en public avec quelqu’un, faisait tantôt plonger, tantôt remonter certains profils, et allait jusqu’à influencer les goûts des gens en matière de partenaire. Lorsqu’une chanteuse populaire plutôt grosse s’est retrouvée surcotée à plusieurs milliers d’euros de l’heure sur l’application, l’effet a été radical sur tous les profils de femmes aux mêmes formes voluptueuses, faisant curieusement plonger les filles sportives taillées dans les canons de beauté jusque là. On en trouvait, quelques jours avant à plusieurs centaines d’euros, n’en valoir plus qu’une dizaine au lendemain de l’événement.

Nous étions tous devenus des produits de mode, de consommation, tout en étant clients nous-mêmes, complètement influencés par les cotes absurdes qu’on nous collait selon des modes de calcul scientifiques. Nous échangions allègrement deux heures de tonte de pelouse contre une heure de calins sensuels, 3 heures de lecture à haute voix pour aveugle contre deux d’érotisme torride avec la même aveugle. Oui, on avait une valeur, et pour le coup, on savait ce qu’on valait. Au début très complexant, cela en devint vite un soulagement, brisant les codes de la séduction et sortant pour le coup les gens auparavant isolés dans leur placard de parias, car même à quelques euros de l’heure, ils valaient tout de même quelque chose.

Alors, bien sûr, lorsque deux extrêmes se rencontraient, on voyait apparaître des nouvelles problématiques sociales. Pour qu’un homme à 3 € puisse coucher avec une femme à 500 € de l’heure, il devait s’endetter considérablement et se retrouvait dans un statut plus ou moins d’esclaves quelques mois durant. L’Homme est ainsi fait que cela généra des arnaques, des escroqueries, des mauvais payeurs, des gens insoumis, qui se retrouvèrent devant les tribunaux face à des juges bien embêtés à l’idée de juger une telle affaire. Les procès s’éternisaient, les médias multipliaient les sujets, la loi fut même révisée, dans un sens plutôt inattendu puisque 6 ans après la sortie de l’application, un texte énonça comme droit le fait de défendre une valeur non monétaire dans une transaction entre deux entités privées. Autrement dit, des gens se sont retrouvés en procès civil à devoir payer des dommages et intérêt pour ne pas avoir honoré une dette issue de la pratique de cette application. Pire encore, face au succès de cette pratique, le gouvernement imposa aux sites proposant ces échanges, la mise en place de contrats officiels pour chaque transaction. Parce qu’un homme très beau a une valeur qu’il doit protéger, il signe avec chaque partenaire un engagement légal à l’application de l’arrangement. Et sans que cela soit une vraie surprise, l’entreprise de l’application développa une solution de paiement intercompte dédié au commerce, permettant d’accéder à des denrées alimentaires en échange de services si le commerçant le mettait en place. Une monnaie virtuelle basée sur les Bitcoins a d’ailleurs été créée pour l’occasion, intégrant une banque et des cartes bancaires, et créant un marché parallèle faisant la fortune de certains.

Quelles conséquences sur notre civilisation ? On a pu observer une baisse des mariages, des naissances, des couples officiels. Sans doute cela engendrait-il trop de questions sur les valeurs mises en jeu dans de tels rapports contractuels, et privaient trop grandement du droit de jouir librement chacun de ses membres. D’autre autre côté, on a pu observer une baisse significative de la prise de médicaments anti-dépresseurs, de burn-out, et d’autres pathologies psychologiques majeures dans nos civilisations occidentales. Mais tout cela n’a pas pu faire de l’ombre à la dernière statistique liée au taux de suicide, explosant littéralement les scores, comme à chaque changement radical de société. 

En dénonçant d’une manière si cynique et réaliste le besoin d’affection profonde dont chaque être a besoin, qu’il recouvre sous une couche sociale de paraître, désir, et agréable rencontres, l’application a fait exploser les carcans ancestraux, héritages de nos périodes romantiques et de nos modèles parentaux, pour ouvrir la voie à un plein droit à disposer de son corps comme de sa sexualité de la manière la plus franche et directe possible. Plus personne n’était seul, disposant à tout instant d’une source d’affection venant d’un pair utilisateur du réseau. 

Cependant, quelque chose venait de disparaître, au bénéfice d’un accès illimité à l’autre. Quelque chose de précieux, qu’il nous faudra quelques décennies à recouvrer. Un sentiment qui ne peut apparaître que dans le manque et le désir, et qui trouve ses racines au cœur de notre expérience de vie. Impossible à générer de manière artificielle, il sera l’objet d’un grand retour du néo-romantisme quinze ans plus tard, lorsque des philosophes, poètes et autres intellectuels ont prôné le droit à être aimé, et à aimer. 

D’ici là, une autre forme de dépression avait vu le jour, incompréhensible, car le sujet ne manquait plus de rien de ce qu’il pouvait désirer. On l’a appelé la dépression par surconsommation, et elle toucha plus de gens que jamais auparavant. Mais tout cela était surtout en lien avec le fait qu’on avait viscéralement besoin de sentir qu’on est aimé pour ce qu’on est, et pas pour ce qu’on fait.

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