La guerre, la réponse de l’humanité au problème de ressources vitales. Moi, je veux vivre, et toi, tu n’as pas d’importance si tu te trouves entre ma nourriture et mon ventre. Depuis des millénaires, on se donne bonne conscience en trouvant des raisons à la mort, aux combats, aux victoires écrasantes ou aux défaites amères. Les héros à cheval, yeux fermés et bras écartés, plongeants comme sacrifiés dans les bras ensanglantés de l’ennemi, les généraux, donnant la charge dans une gorge perdue, en espérant pouvoir faire une percée avant de crever, oui, ça, la guerre est une fabrique à héros. Industrie, on pourrait même dire. Les états généraux distribuent chaque mois des tonnes de ferraille à se fixer au paletot pour impressionner les copains, quand ça n’est pas sur un cadavre qu’on l’épingle.

Il y a la guerre des braves, ceux qui défendent la nation, ceux mêmes dont c’est le métier de sauver les leurs. Ceux qui touchent un salaire pour abattre du cadavre. Ceux qui demandent des perms » pour rentrer dépenser leur solde. Et puis il y a la guerre des petites gens, comme moi, des insignifiants, des invisibles. La populace affamée, celle qui lutte pour manger, celle qui n’éteint jamais la lumière la nuit. Et quand les ressources viennent à manquer, on ne peut plus faire confiance à personne. Le père de famille, convaincu de bien faire, tuera le soldat pour une ration précieuse qui allongera la vie de son gamin de 24 h. On doit se méfier. C’est indispensable. L’histoire nous l’enseigne, et je suis prof d’histoire. Enfin, je l’étais du temps où les écoles ne servaient pas de caserne de fortune. J’ai connu les guerres, intimement, du moins leur histoire. C’est vrai que ça change un peu d’être au cœur de l’une d’elles. Comme si après avoir lu des centaines de fois la notice de votre lave-linge, vous décidiez d’y faire un cycle complet, séchage compris. La guerre est une essoreuse d’âme, et une lessiveuse de morale. Elle vous change un homme en bête en quelques secondes. Ça se voit à leurs yeux. Un peu comme ces chats qui jouent à vous attraper les pieds pour jouer. Ils se préparent, vous scrutent, puis leur regard change, et c’est là qu’il faut esquiver parce que l’attaque ne tarde jamais.

Moi, j’esquive, et je me défends, et je déteste ça. Je suis naïf. Je l’ai toujours été. Je me faisais rouler par les filles, les copains, les adultes, puis adulte, c’est mes élèves qui me faisaient tourner en bourrique. T’as pas fait ton devoir ? Raconte-moi une histoire et j’y croirai aveuglément. Vraiment, je suis con. Vraiment con.
Au début de la guerre, j’étais du côté des gentils. À courir dans les rues pour venir en aide aux victimes des frappes violentes qui faisaient s’effondrer les bâtiments ancestraux de notre vieille cité. À travers les ruines, un foulard sur le nez, j’appelais en espérant entendre une voix faible, mais encore vivante et tirer héroïquement des gravats un corps ensanglanté que d’autres survivants pourraient soigner. Ainsi, main dans l’a main, l’humanité arriverait à traverser cette épreuve, et je serai à ma place du côté des sauveurs.
La première fois que je suis rentré dans un bâtiment en flamme pour porter secours à une voix féminine, j’ai été violemment plaqué au sol et dépouillé de mon matériel médical. Des ordures, de la racaille, des fumiers. Et puis, ça s’est répété deux semaines après, puis une semaine plus tard, à la différence qu’on m’a retrouvé gisant, la gorge à moitié ouverte, dans les décombres. Je suis sorti de là, atteint, bouleversé. C’est une jeune ado, seule, qui m’avait fait ça, pour ma ration, que j’aurai pu lui donner si elle me l’avait demandé. Mais elle n’a pas demandé. Et moi, je ne peux plus parler depuis. Et ça me bouleverse.

Dès lors, une fois soigné, la cicatrice fermée, contre 4 rations, j’ai décidé de fuir la ville. Mais à la campagne, c’était pire. Chaque fermier défendait son terrain avec autant d’armes que de pièges. Ils attaquaient aussi les campements de réfugiés à proximité par mesure préventive, et pillaient tout avant de mettre le feu aux tentes saccagées. Le message portait. Et moi, dans tout ça, j’évitais les conflits du mieux que je pouvais.

Il a fallu prendre des décisions pour survivre. La première était d’accepter que j’étais un putain de naïf. Que j’allais me faire avoir si on m’appelait encore à l’aide ! Que je donnerai ma ration au premier venu pour peu qu’il me semble trop faible pour survivre ! Il était temps d’y remédier. La seconde décision s’appuyait sur la première. Puisque dans ce monde, plus rien n’a de valeur, il est temps de penser à moi d’abord et avant tout. Je n’aiderais plus personne et ne me focaliserais que sur ma survie. Et c’est ce que je fais depuis 3 ans.

Loin de ne faire qu’ignorer les demandes, j’en suis arrivé à piller des mourants, ou achever des blessés pour une paire de bottes. Je suis un fumier. Une ordure. Une horreur, pur produit de l’atrocité du monde. Je dois suivre ma règle, et pour m’en souvenir, je touche ma cicatrice à chaque fois que je dois décider.
J’ai envie d’aider, putain. Je suis un con d’idéaliste qui veut qu’on s’en sorte tous ensemble ! Mais on est des animaux désormais. Le regard du félin, je le retrouve chez tous ceux que je croise. Vont-ils attaquer ? Ou est-ce moi qui vais le faire ? La question est dans toutes les têtes.

Alors, voilà, par mesure de précaution, je suis un fumier. Et comme je n’ai pas la tête de l’emploi, ça marche d’autant mieux. Et quand il s’agit de tuer quelqu’un ou de voler une famille perdue, je me touche la cicatrice. Elle est rugueuse, pleine de reliefs, disgracieuse. Elle me rappelle la douleur, la peur, le regard de félin de cette ado. Elle me rappelle qu’on est seul. Chacun pour soi, et Dieu pour personne.
Pendant que les armées s’affrontent sur des champs de bataille faits de terres labourées et de sang, que les troufions courent sous les bombes, je me fraye un chemin avec mon barda dans les collines, à la recherche d’un abri durable, isolé des mes semblables, nouveaux animaux assoiffés de ressources précieuses.

Quand j’ai trouvé la grotte, j’ai posé mon sac à l’entrée et sorti une lampe-torche. En m’enfonçant à pas de loup dans sa gorge, j’ai découvert une cathédrale percée de lumière. L’eau claire jaillissait dans un bassin naturel, et la végétation avait couvert une partie du lieu. Un endroit d’une formidable beauté, immaculé, émouvant.
Je m’y suis installé rapidement, fabriquant un foyer près du couchage, à l’abri des pluies, le long d’une paroi sèche. J’y suis resté 4 jours sans en sortir. Le silence n’était troublé que par le bruit de l’eau de la fontaine, une musique naturelle si pure face aux bruits des cris et des canons que je ne pouvais m’empêcher de pleurer, le soir venu, seul au monde, assis au pied d’un arbre sorti de la roche au prix d’incroyables efforts en quête de lumière.

Lorsque j’ai entendu du bruit à l’entrée de la grotte, j’ai d’abord cru à un animal perdu. Sanglier, biche, au pire ours cherchant à fuir les bruits qui se rapprochaient. Je suis sorti, espérant toujours un surplus de nourriture, synonyme de survie. Même si mes réserves allaient bien, elles s’épuisaient inexorablement. Le sablier coulait toujours dans le même sens.
Un jeune garçon, débraillé, les vêtements en lambeau, les mains écorchées, gisait à l’entrée de la caverne, hagard, les yeux perdus. J’ai fait bouger une pierre en m’approchant. Le jeune loup a sursauté, s’est relevé, et a tendu vers moi un couteau trop petit pour être convaincant. Il devait avoir 12 ou 13 ans à peine. J’ai attendu. Il m’a hurlé de rester à distance. Je n’ai pas répondu, je ne le pouvais pas. Je me touchais la cicatrice. Il était une menace.

Je l’ai vu chanceler, faire un pas en arrière pour rattraper un équilibre déjà perdu. Il est tombé à la renverse et sa tête a heurté lourdement une pierre ronde. J’ai attendu une minute ou deux, et son corps paraissait inerte. J’ai cherché des yeux d’éventuels bagages intéressants. Il n’y avait qu’un sac, contre le mur à la place où il était assis quand je l’ai vu. Dedans, pas grand-chose. Quelques photos, plusieurs petits couteaux, deux conserves. Le pauvre a tenté plus que l’aventure en grimpant aussi loin sans ressources. J’ai tâté son pouls, il était faible.
Alors j’ai touché ma cicatrice, et me suis souvenu encore de ma promesse. J’ai fouillé ses poches, en vain. Il était si faible qui n’opposa aucune résistance. Ce petit homme avait cessé de lutter. Il ne passerait pas la nuit. Sa tête saignait abondamment d’une plaie ouverte dans sa chute. J’ai attrapé ses bras, et l’ai traîné vers l’orée de la forêt. Je l’ai placé contre un arbre et suis retourné dans la grotte chercher mon fusil. Je me suis placé à bonne distance, et ai attendu. Avec son odeur de sang frais, il allait sûrement attirer des bêtes, il suffisait d’être patient. Le soleil commençait à se coucher. Je restais vigilant. J’entendais le petit sangloter, terrassé par des fulgurances de douleurs agonisantes. Il se cabrait par moment, puis retombait, le dos rond, contre la souche. Il se tenait la tête parfois, fébrilement. Je me touchais sans cesse la cicatrice, luttant comme je pouvais contre l’image de cette trousse à pharmacie que j’avais ramassée il y a une semaine dans une ferme en ruine. Elle s’imposait avec force. Je voyais l’enfant se vider et gémir. Je peux le sauver. La torture est infâme. J’ai pris mon fusil et ai pointé sa tête. Je ne tiendrai pas son calvaire. Il doit mourir.
Quelques minutes plus tard, je ramenais le corps inerte dans la grotte. Le sang me coulait sur le bras. Mes sentiments étaient ambivalents. Je savais que j’avais mal fait, mais ça me paraissait impossible de faire autrement. Je l’ai posé près de ma couche et suis allé chercher la trousse. Son souffle était court. Sa température élevée. J’ai nettoyé ses plaies, posé des bandages, donné des antibiotiques. La douleur est doucement passée. Un souffle lent a remplacé ses gémissements fiévreux. Il s’était endormi. J’ai passé une partie de la nuit à le veiller. L’autre à le surveiller.

Au lendemain, il ouvrit les yeux péniblement et me regarda fixement. Bien qu’il n’ait pas la force de bouger, j’ai vu l’éclat du félin dans ses yeux. Fuir ou attaquer, il jaugeait de ses forces pour choisir l’option adéquate. Il tenta de bouger, mais la douleur le traversa comme la foudre. Il gémit en luttant pour contrer le réflexe de fermer les yeux. Sa mâchoire était contractée, forte. Il a souvent serré les dents ces derniers temps. Je me suis approché avec un verre d’eau et un cachet. Il le prit sans rechigner. Il n’en avait plus le luxe. Il abandonnait encore.

La journée fut longue. Sortir de la grotte en le laissant seul était un risque que je ne pouvais pas courir. Mon barda, mon chez-moi. Il suffisait qu’il se prépare pour m’accueillir avec mes propres armes. Je suis néanmoins sorti pour effacer ses traces. Le sang sur la pierre, les traces de son corps traîné jusqu’à la forêt. J’ai écrasé des baies sur le chemin pour couvrir l’odeur. À mon retour, il semblait ne pas avoir bougé. J’ai vérifié mon matériel, rien ne manquait. Il avait été sage.

Quelques jours sont ainsi passés. Sa fièvre était retombée. Son corps meurtri présentait déjà des signes d’escarres et de furoncles, les plaies sanguinolentes émanaient un pu noir malodorant que je passais mon temps à nettoyer en vain. L’enfant luttait de toutes ses forces pour sa survie. Je commençais à m’en inquiéter. Et chaque fois que j’y pensais, je touchais mon cou, pour me rappeler ce que la confiance coûtait.
Une semaine était passée. Il reprenait doucement ses esprits. Il essayait de me parler, mais muet depuis l’attaque, je ne lui répondais que par grognement ou par regard. Il avait fini par s’y faire. Il me baptisa Santa. Un nom vraiment mal choisi. Il parvenait à se relever. Péniblement, en s’appuyant le long de la paroi, il parcourait la cathédrale d’un pas chancelant. Il s’effondra près du bassin, sur une couverture que j’y avais posée.
Il buvait au creux de sa main une eau fraîche qui semblait le soulager. Il me regardait tailler du bois à la hachette pour la nuit. Et je ne pouvais qu’avoir peur qu’il la saisisse un jour pour s’accaparer le lieu. Il semblait innocent, inoffensif. Ma blessure me tirait le coup à chaque fois que je relâchais ma garde. Il fallait trancher entre la méfiance ou l’acceptation.

Demain matin, je prendrais ma décision. Soit je le tue, soit je le protège, soit je le chasse. Le chasser n’est pas une option, au final, car il pourra revenir me prendre par surprise. En fait, mes chances de survie n’augmentent pas vraiment en le gardant avec moi. Mais il devient avec le temps mon espoir de rédemption. Vivre et laisser vivre. Je l’ai sauvé. J’en ai sauvé un. Ça compte…

La lune courrait dans le ciel étoilé par delà l’ouverture de la caverne sans que je n’arrive à arrêter mon esprit sur une décision définitive. La culpabilité attaquait la peur, qui elle-même cherchait auprès de l’instinct des arguments pour remporter la bataille. C’est alors que j’ai entendu un craquement près de ma couche. J’ai tourné doucement la tête. Il était là. Il se tenait debout dans le clair de lune. Il était beau. J’ai à peine bougé. Il ne s’était pas rendu compte que je m’étais réveillé. Je me sentais lessivé. Je ne pourrais pas encaisser une autre déception. J’ai pris le parti alors de laisser faire. Après tout, c’est à lui de décider qui il veut être. À sa place, j’aurais déjà tué. Il est peut-être temps pour moi de partir aussi. Il sera alors mon message à l’humanité. Et c’est lui qui en choisira les mots. Moi, j’abandonne. J’emmerde ma cicatrice. Je ne tuerai plus, je ne volerai plus, je ne ferai plus peur à personne. Quelques jours de dignité, d’abnégation et d’amour ont suffi à me rappeler qui j’étais. J’étais quelqu’un de bien. Je m’en souviens. Je m’appelle Antoine.

J’ai fermé les yeux, et ai attendu que la main de Dieu s’occupe de moi. Je regrettais de lui laisser ce monde, à lui, si jeune. Mais je me réjouissais qu’il ait la grotte pour le protéger. Après ce qu’il vient de traverser, ça semble une juste récompense. Son pied était prêt de mon ventre à présent. Il va prendre appui. J’espère qu’il vise juste… Il ne me reste plus qu’à compter avant de m’endormir. Compter les secondes qui restent. Merci de me délivrer. Tant pis pour ma confiance. Si je te connais, et que j’attends ton geste, elle n’est pas trahie. Et je me suis mis à compter, lentement. Lentement. Lentement…

Merci de me donner votre appréciation
[Total: 1 moyenne : 5]