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CO-ÉCRIT AVEC PASCAL RINCK                    

Il neigeait. Mystérieusement attirés par la ville, quelques légers flocons folâtres virevoltaient allègrement à travers le ciel pâli, dans une sorte de valse impromptue et enchanteresse, avant de rejoindre leurs semblables qui déjà avaient enseveli la terre sous un voile immaculé mais trompeur, le voile de l’Innocence. Dans le profond silence de la ville, on n’entendait plus que la mélodie caressante de la neige qui tombe, cette cadence envoûtante et imperturbable, ce bruissement vague mais régulier des cristaux entremêlés qui, peu à peu, emplissaient l’espace, couvraient le monde … Tout était blanc, tout était calme sur la terre …

Au bout des rues sans âmes, et au-dessus des toits, se dressait, digne et imposant, le clocher du vieux Stephansdom, qui émergeant seul de la brume, veillait sur la cité endormie. Sous cette pluie de faux diamants, Vienne la Somptueuse, Vienne la Majestueuse, Vienne, la métropole impériale aux bords du Beau Danube bleu, semblait dormir encore d’un sommeil paisible et serein.

Les timides traits de lumière qu’envoyaient les lampadaires qui de part et d’autre bordaient le Ring, ce boulevard prestigieux tout empreint encore de la Splendeur des temps passés, avaient bien du mal à percer l’atmosphère vaporeuse qui pesait sur l’ancienne cité des Habsbourg. Pas un bruit, pas un son ne venaient interrompre le bal des flocons. Etendue sous cette épaisse couche de neige, on eût dit que Vienne refusait de s’éveiller ce matin-là ;on eut dit qu’oppressée par une force mystérieuse, toute vie avait disparu de la capitale des empereurs d’antan.

Mais non, Vienne n’était pas morte !

Là-bas, dans une petite rue de la vieille ville, au premier étage d’une élégante résidence du siècle dernier, une lumière qui brillait, trahissait une présence humaine.

Debout à la fenêtre de son cabinet de travail, Franz Reichert regardait tomber les flocons. La pièce dans laquelle il se trouvait, éclairée par un lustre somptueux, reflétait toute la grandeur de l’architecture viennoise du XIXième siècle, du bon temps de l’empereur François-Joseph. Ici, le temps semblait s’être arrêté avant 1900, comme pour échapper à l’inexorable Histoire qui, pourtant, irrémédiablement, avait suivi son cours. Ici, on pouvait encore sentir cette Noblesse, cette Gloire d’autrefois ; mais au-dehors, les temps avaient bien changé… La douce époque où régnaient Paix et Prospérité n’était plus. L’Empire était tombé depuis longtemps. Vienne, Impératrice d’hier, s’était couverte tout entière de longues bannières rouges sang, tachées en leur milieu d’une croix gammée noire sur fond blanc. Vienne, silencieuse et soumise, subissait son destin. Vienne, gisant sous la neige et les décombres, s’apprêtait à passer son quatrième Noël sous l’occupation nazie.

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