Une journée de stage, au contact avec la vie

J’ai la chance immense de faire mon stage dans un lieu que je connais depuis mes premières années de vie. Au bout de ma rue, celle de mon enfance, se trouve une MAS. J’ai toujours ignoré cette réalité particulière, trop enfermé dans mon présent, et puis je suis parti. J’en ai croisé pourtant dans ma jeunesse, de curieux personnages, un peu fou, un peu plein dans leur tête, mais je les ai rangé sous le mot « dingue » et basta.
Aujourd’hui, c’est avec un regard neuf, aiguisé, 5 ans de théories et de réflexion sur le sujet. J’entre aujourd’hui dans la Maison d’Accueil Spécialisée de Petite-Rosselle comme un clinicien, sous la direction de Gabriel Bleichner, psychologue de l’institution.

Je commence et découvre quelques vérités terribles sur les « résidents », déficients mentaux, autistes, et syndrome de korsakoff. Ils parlent comme des enfants et on leur répond comme tel. Ils épluchent des tissus pour en récupérer le coton, ils cassent des cagettes pour en faire du petit bois, ils dessinent pour rien, personne n’étudie leur dessin, ils travaillent à peine dans les ateliers, à un rythme tellement lent que ça frôle la grève. Chocking !

Au deuxième coup d’œil : autre réalité. Les résidents sont des gens déficients, inproductifs à la société, mais ce sont des gens simples et libres. Pleurer ou rire, jouer ou rester au soleil tranquille, boire un café ou travailler. Et autant de liberté, ça m’a dérangé. Après tout, pourquoi mettre en œuvre autant de moyens pour quelque chose de si inutile ?

Encore un coup d’œil et on plonge dans l’envers du décor. Les familles pas toujours présentes, l’équipe si attentionnée, les progrès de certains qui me reconnaissent et poursuivent leur discours. La joie aussi, si présente, si intense dans ces locaux. J’en viens à mieux comprendre pourquoi on considère les déficients comme des humains à part entière : Lorsqu’Yvette craque et pleure dans mes bras, ou que Francis me sert fort avant que je ne parte, je suis bien obligé de les considérer comme mes frères, car ce qui unit les hommes, c’est bien leurs émotions…

Je ressens toujours la main de Rosa et Vincensa dans la mienne, mise là en silence, presque furtivement, en regardant ailleurs, pendant que je discute avec d’autres…

Ils ne comprendront jamais tout du monde, mais ils en ont saisi l’essentiel : l’Amour, la tendresse, le soutien, la motivation, le rire, mais aussi les larmes. Les cartes postales abondent chaque jour, et les éduc, comme les moniteurs d’atelier les lisent à haute voix au groupe.

Bref, je reviens de là, le cœur rouge ardent, et ce soir, en tapant ces quelques lignes, je dois bien me rendre compte qu’ils me manquent, tous autant qu’ils sont.

Souvenir du jour : Nous avons au MAS une ancienne psychiatre que l’alcool a réduit au syndrome de Korsakoff (perte de mémoire à court terme, de temporalité, redondance, etc…). N. lit aujourd’hui le journal « Le Monde ». Une monitrice vient et de sa voix la plus douce, lui demande « Tu ne veux pas me faire un joli dessin, N. ? ». N. referme son journal, la regarde intensément et lui répond : « Tu ne vois pas que je lis « le Monde », là ? ». Et j’ai adoré ce décalage, car quand je discute avec N., il n’est pas rare qu’elle diagnostique un autre résident, mais dans la seconde, elle me répètera combien de cigarettes il lui reste… Elle est absolument géniale. Passionnée de Leonard Cohen, fumeuse invétérée, philosophe et psychiatre pointue, elle a notamment étudié de manière très assidue la psychanalyse et les grands auteurs, précisant avec humour qu’elle a plaisir à oublier certains d’entre eux. 

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