Jean-Claude Maleval : Pourquoi Lacan à Rennes

Jean-Claude Maleval

L’interview du directeur de psychologie clinque de l’UHB2 pour le journal Totem 

 

Bonjour Mr Maleval, vous êtes l’actuel responsable du Master 2 Professionnel en psychopathologie clinique à Rennes 2. Je vous remercie d’avoir accepté de répondre à cette interview destinée à vos étudiants. La question thématique est « Pourquoi Lacan à Rennes » même si, comme nous le savons déjà, le lacanisme, si tant est qu’il y en ait un affirmé ici, n’est pourtant pas la théorie dominante de la psychologie de Rennes. Ce n’est d’ailleurs, de prime abord, pas si visible…

 

Il faut effectivement préciser cela. Si l’on considère l’ensemble du département de psychologie, la théorie dominante à Rennes ce n’est pas le lacanisme mais le cognitivisme (vous avez environ 60% des enseignants du département qui situent leurs recherches en référence aux sciences cognitives.). Si l’on ne prend en compte que la psychologie clinique (dans laquelle est incluse à Rennes la criminologie), il y a en notre département une dizaine d’enseignants pour lesquels Lacan constitue une référence majeure, et quelques uns, disons trois ou quatre, qui ne dédaignent pas y faire parfois référence de manière positive. Relativisons donc, la question serait plutôt : pourquoi une place est-elle accordée à la psychanalyse lacanienne dans l’enseignement  de la psychologie à Rennes ?

 

Il est vrai qu’à cette echelle, l’influence lacanienne parait moins palpable, mais on ne peut nier que la psychopathologie, secteur produisant chaque année le plus de psychologue à Rennes, semble, quant à elle être imergée dans les théories ou la philosophie de Jacques Lacan, ce qui est visible dès la troisième année.

 

Certes, la philosophie, c’est comme la prose de M. Jourdain, nous en faisons chaque jour sans le savoir, la psychanalyse repose sur des présupposés philosophiques, elle a des implications philosophiques, le cognitivisme pas moins, mais ils sont plus difficilement perçus, car la science se présente parée des vertus de l’évidence dans l’idéologie dominante de notre culture. Lacan est certes un auteur difficile, Freud ne l’est guère moins pour qui le lit attentivement. Songe-t-on à reprocher à Einstein d’être l’auteur de théories trop complexes ? C’est un des drames de la psychologie clinique: nombreux sont ceux qui se targuent de l’expérience du psychisme au quotidien pour se croire psychologue clinicien, de sorte que la théorie devrait se régler sur la transparence à eux-mêmes dont ils s’illusionnent.

 

Mais aujourd’hui, les références psychanalytiques s’affrontent dans des guerres de clocher comme à chaque fois pour la politique, les religions, les mouvements sociaux et à chaque fois qu’il y a nécessité d’une prise de position. Cela nous inquiète-t’il ? Devons-nous vraiment prendre position pour Lacan en écartant Freud ?
 

S’il n’y avait pas eu Freud, Lacan n’aurait sans doute été qu’un psychiatre phénoménologue. Nous accordons certes un privilège à sa lecture de Freud, mais lui-même incitait et pratiquait une lecture comparée en prenant appui sur de nombreux post-freudiens.

 

Oui, mais peut-on dire qu’un futur clinicien de Rennes sera forcément Lacanien ?
 

Il n’est pas exact de dire que les étudiants rennais n’ont pas le choix de leur orientation clinique : ils ont la possibilité de se tourner vers la criminologie clinique, où les enseignements qui leur sont dispensés n’accordent à la psychanalyse lacanienne qu’une place minime. D’autre part, comment cela se passe-t-il ailleurs ? Il est des universités françaises où mentionner Lacan est tenu pour une obscénité, d’autres où Freud est accusé des pires vilenies, Rennes 2 n’est certainement pas une des Universités où les choix sont les plus restreints.

 

Pourquoi alors avoir choisi Lacan plutôt qu’un autre ?
 

D’abord et avant tout parce qu’il n’y a de recherche possible que dans le cadre d’une théorie. Il faut donc faire un choix. Les faits ne parlent pas d’eux-mêmes : ils ne répondent que si on les interroge dans le cadre d’une théorie.  Nous sommes des enseignants-chercheurs. Les étudiants ne savent pas toujours que le statut d’enseignant à l’université est un statut d’enseignant-chercheur. Nous ne sommes pas dans la même situation qu’un professeur de lycée (par exemple, nous sommes évalués dans notre carrière sur nos recherches, et très peu sur notre pédagogie, ce qui d’ailleurs n’est pas sans faire l’objet de critiques justifiées).   Une partie de notre temps (environ la moitié) doit être consacrée à la recherche. Or, pour faire de la recherche, il faut faire des hypothèses. Il faut poser des questions. À partir de ce moment, on se situe forcément dans le cadre d’une théorie.

 

Attendez, il y a actuellement des courants athéoriques, non ? Sommes-nous obligé d’avoir un parti pris dans la recherche ?
 

Fonctionner sans théorie est une illusion ! Assez répandue aujourd’hui. Une illusion à la mode en psychiatrie. On sait que le courant dominant véhiculé par les Manuels américains (DSM-III et IV) y prône l’athéorisme, en fait manière de fourger subrepticement des présupposés scientistes non explicités, on sait ce que cela donne : une stérilisation de la recherche en psychiatrie.

 

Je pensais que la psychiatrie avançait la recherche…
 

Depuis cinquante ans, il n’y a eu aucune découverte, pas le moindre petit marqueur biologique pour identifier une pathologie, ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché, ni faute d’avoir été largement financé par les laboratoires pharmaceutiques.

 

Pourquoi cette stérilisation de la recherche ?
 

Eh bien, parce que si l’on fait le choix de l’athéorisme, ce qui reste une théorie, mais une théorie honteuse, qui se cache, alors on ne fait plus de la recherche, on se borne à des descriptions. On décrit des syndromes et à chaque nouvelle édition, le Manuel s’accroît d’une centaine de pages, on allonge toujours plus la liste des syndromes, et cela à l’infini, puisque la limite est finalement le sujet lui-même ; en fait, autant de syndromes différents que de sujets. Il y a donc une inflation des descriptions, mais il n’y a aucune découverte, précisément parce la mode est à la méfiance à l’égard des hypothèses théoriques ! Pourtant l’athéorisme n’est pas moins une théorie que la psychanalyse, le cognitivisme, ou le systèmisme. J’insiste un peu sur ce point car votre question initiale, « pourquoi Lacan à Rennes ? » me semble porter en germe un éloge implicite de l’éclectisme théorique – autre forme de l’athéorisme.

 

Vous avez raison, ce qui a motivé cette question était de savoir pourquoi on ne recevait pas un enseignement d’auteurs multiples.
 

La tendance actuelle dans l’Université française semble être à la constitution de pôles spécialisés. Dans cette optique se dessine un pôle de psychanalyse d’orientation lacanienne qui se déploie entre Poitiers, Nantes et Rennes, peut-être Brest. Il y à d’autres lieux qui regroupent des enseignants d’orientation exclusivement freudienne, et d’autres endroits encore où la référence à la  psychanalyse est bannie. Donc effectivement, pour les étudiants, il y a un problème quand ils sont coincés géographiquement à tel ou tel endroit. Il semble que de plus en plus le choix d’une université implique un choix d’orientation. Je ne trouve pas cela illégitime, car c’est inévitable : plus la connaissance progresse, plus elle se spécialise. Il y a dans l’Ouest de la France – et ailleurs bien entendu – des chercheurs qui considèrent que la psychanalyse lacanienne est la théorie la plus heuristique dont nous disposons aujourd’hui pour appréhender le champ de la psychopathologie.

 

Cela n’est-il pas qu’un point de vue parmi d’autres ? Sommes-nous donc si nombreux à penser cela ?
 

On peut faire d’autres hypothèses, mais c’est une théorie qui constitue la référence de milliers de chercheurs et de cliniciens de par le monde, qui repose sur un demi-siècle d’expériences et de travaux cumulés, dans ces conditions, ce n’est pas sa présence à Rennes 2 qui devrait interroger, mais son éradication de l’INSERM et du CNRS, en des lieux qui devraient prendre en considération la diversité des opinions de la communauté des spécialistes.

 

Mais comment expliquer cela ?
 

La découverte freudienne est fondamentalement choquante, la pente naturelle de l’homme le pousse à s’en détourner. Elle constitue la troisième des grandes blessures narcissiques de l’homme moderne, après Galilée, qui déloge la terre du centre de l’univers, Darwin qui insère l’homme dans le règne animal, Freud découvre que l’homme n’est pas maître de lui-même. « C’est plus fort que moi », constate-t-il souvent, l’homme moderne, quand il rêve, fait des actes manqués, voire répète les mêmes échecs, mais ce qui m’échappe n’est pas digne de science, assure-t-il, ne pouvant envisager qu’un savoir puisse être indépendant de la conscience rationnelle.

 

Est-ce à dire que l’enseignement lacanien de Rennes pourrait être contredit ou mis en péril ?
 

Nous enseignons la psychopathologie à Rennes 2, pas le lacanisme ! Nous enseignons la psychopathologie à partir d’une orientation psychanalytique jusque dans ses développements les plus récents qui sont les développements lacaniens.  Mais ces derniers eux-mêmes connaissent des prolongements. Sur certains points l’enseignement de Freud et celui de Lacan nous paraissent aujourd’hui insuffisants, voire criticables. La psychanalyse est un savoir en mouvement.

 

Donc, si je comprend bien, en fait, Lacan est enseigné à Rennes parce que c’est une théorie et que l’on a besoin d’une théorie pour pouvoir enseigner, que parmi toutes les théories existantes on a fait le choix de la psychanalyse à Rennes et que, parmi toutes les théories de la psychanalyse, on a choisi par consensus le modèle lacanien, qui est, selon vous, le plus complet qu’il y ait.
 

Certes, mais il est difficile de parler de consensus, même à Rennes 2. La psychanalyse au niveau mondial est, à l’heure actuelle, traversée par plusieurs courants dont les plus importants sont les courants lacanien et kleinien, plus un courant interpersonnel très à la mode au Etats-Unis. Disons qu’il existe deux/trois grands courants et que le lacanisme est l’un d’eux.

 

Lacan serait donc un modèle heuristique des plus complet, qui semble satisfaisant. C’est au final, à la vue de son histoire, la branche qui se rapporte à une Science puisque Lacan relit Freud en réfutant ou enrichissant ces textes.
 

Vous abordez là un problème complexe. La psychanalyse n’est pas une science. Elle se situe dans un champ épistémologique différent de celui de la science. C’est une grande difficulté que de faire concevoir à l’homme moderne qu’il puisse exister des modes de connaissance qui ne s’inscrivent pas dans le champ de la science.

 

Comment cela ? Pourquoi ne serait-elle pas une science puisqu’elle se compose de chercheurs, de labos, d’enseignement ?
 

La psychanalyse étudie ce qui est avant la science, c’est-à-dire le fonctionnement du sujet ; on oublie trop aisément que la science est faite par un sujet. Or, pour obtenir la rigueur du discours scientifique, il faut épurer le sujet, il faut le séparer de son inconscient. Les expériences scientifiques doivent être standardisées, il ne faut pas que puissent y intervenir des phénomènes propres au sujet de l’inconscient, tels que les lapsus, les actes manqués, les rêves, les symptômes, etc. Ces phénomènes rejetés par la science constituent le domaine d’étude spécifique de la psychanalyse. Dès lors elle fonctionne nécessairement dans un  champ épistémologique qui n’est pas celui de la science et qui doit forger ses instruments spécifiques (l’entretien clinique par exemple). Ce qui fait la difficulté et ce qui se trouve peut-être au fondement de votre question initiale : pourquoi Lacan ? Ça ne va pas de soi, la psychanalyse. Ça fonctionne à rebours du discours dominant, celui de la science, qui se présente volontiers comme le seul mode de connaissance possible. La psychanalyse se tient comme savoir aux limites du discours de la science, elle en cerne les failles, notamment quand il s’agit d’appréhender les phénomènes psychopathologiques. Certains tentent malgré tout de se saisir des troubles psychopathologiques par la méthode scientifique, ils n’aboutissent guère qu’à des réductions grossières des phénomènes.

 

On est pourtant d’accord sur les principaux points de notre champ, non ? La pathologie ne devrait pas être le siège de grandes différences, science ou pas science…
 

Les psychoses sont par exemple réduites à des déficiences intellectuelles, alors que tant de psychotiques ont contribué à des réalisations intellectuelles parmi les plus hautes (J-J Rousseau, Cantor, A. Comte, A. Artaud, etc.).  La psychanalyse est obligée de recourir à des méthodes qui lui sont propres, différentes de celles de la science, Faire la preuve en psychanalyse est très difficile. Elle se situe dans un champ épistémologique spécifique qui soulève de sérieuses difficultés. Le critère poppérien de réfutabilité, qui pour certains signerait la science, ne peut y être mis en œuvre, car il n’est pas possible de faire en ce domaine des expériences standardisées : on ne commande pas l’apparition d’un rêve, d’un lapsus, ni d’un mot d’esprit. D’autre part, la clinique ne travaille pas avec un sujet standard, « moyen » tel qu’il se dessine dans les approches se basant sur les calculs statistiques, elle doit prendre en compte la singularité de chacun. Le sujet est unique: les réponses qu’il forge pour se soutenir dans  son existence ne sont pas reproductibles.

 

Curieux, Freud révait pourtant de faire de la psychanalyse une science.
 

Certes, Freud se réfutait parfois lui-même, certaines hypothèses psychanalytiques peuvent être abandonnées, par exemple en collectant un matériel clinique suffisamment probant, mais c’est un autre mode de réfutabilité que celui exigé par Popper pour fonder la science. Celui-là implique la possibilité pour chaque chercheur de répéter la même expérience dans les mêmes conditions ; or c’est précisément ce qui est impossible quand on étudie le sujet de l’inconscient. Il n’est pas possible de faire surgir un délire à un moment déterminé, dans des conditions standardisées, pour le comparer à d’autres délires. Et cela est vrai concernant tous les troubles psychopathologiques.

 

Pourtant, tout ne vient pas d’un seul homme. Comment réagir aux attaques de la dialectique des concepts qui accuse le dogme ? Nous retrouvons cela dans l’article 28 du code de déontologie auquel tout étudiant comme tout professeur et professionnel est soumis.
 

Cela dépend, en fait… Quand vous dites dialectiser les concepts, comment l’entendez-vous ? Lacan s’étant longtemps présenté comme un lecteur de Freud, n’était-il pas d’emblée dans la dialectique conceptuelle ? De surcroît sa lecture de Freud ne se faisait pas sans convoquer d’autres auteurs pour l’y aider, principalement des linguistes, des anthropologues, des éthologues et d’autres psychanalystes. Certes, il est possible de souhaiter pour les étudiants un élargissement de la dialectique, en les initiant à d’autres théories que la psychanalyse, dans le seul domaine de la psychopathologie, on pourrait faire appel à la phénoménologie, à la systémique, à la psychologie individuelle d’Adler, à celle de Jung, etc., un collègue avait dénombré quatorze approches en psychopathologie, on a dû en inventer d’autres depuis. Faut-il dans un souci d’objectivité les enseigner toutes ? Le temps et les compétences y manqueraient. Il faut nécessairement qu’un choix intervienne dans les possibles, sinon par exemple comment justifier que l’on n’enseigne pas la scientologie, qui pourtant se prétend compétente en la matière. Bref, on ne peut pas dialectiser les concepts à l’infini. De surcroît il ne faut pas oublier que nous formons des étudiants qui pour certains vont avoir une pratique clinique. Si nous leur faisions passer l’idée que toutes les théories se valent, qu’au fond elles sont toutes bonnes, nous leur suggérerions implicitement que dans la conduite des cures ils pourront faire n’importe quoi. Je crois que cela est dangereux. Il y a un savoir psychanalytique qui s’est déposé depuis plus d’un siècle sur ce qu’il convient ou non de faire dans une cure.

 

On y trouve pourtant beaucoup de divergences…
 

Certes, il subsiste des divergences entre les psychanalystes, notamment sur la manière d’interpréter, mais sur ce qu’il faut éviter il y a des convergences. En fait la plupart des enseignants-chercheurs fonctionnent avec une théorie prévalente, certains l’annoncent, d’autres la masquent sous un éclectisme limité, toujours forcément limité, donc porteur de choix, non assumés. Il me semble plus enseignant de faire connaître aux étudiants nos options théoriques, plutôt que de leur suggérer : « au fond tout se vaut, peu importe ». L’expérience et la pratique m’ont confirmé qu’il y a des choses à ne pas faire dans la conduite des cures, elles peuvent susciter au minimum l’arrêt de celle-ci, voire des passages à l’acte.

 

L’éventail dans ce domaine est particulièrement large. Winicott, Jung, Lacan, Freud, Klein et d’autres encore… Je reviens donc dessus, qu’est-ce qui a suscité le choix de Lacan ?
 

Parmi les enseignants en psychopathologie de Rennes 2 vous avez une grande diversité de compétences : des spécialistes en linguistique, en neurosciences, en histoire de la psychiatrie, en criminologie, etc. D’autre part, dans les travaux de recherche (de maîtrise, doctorat, ou autre), nous incitons évidemment les étudiants à prendre connaissance de tous les auteurs majeurs qui se sont penchés sur la question considérée.

Notre approche est celle qui privilégie la manière dont le sujet se structure. L’approche lacanienne est réductrice, elle conduit à privilégier certains phénomènes, certaines méthodes, mais il n’y a là rien de spécifique, toute théorie est réductrice. Les pires étant celles qui se font passer en fraude, telle que la théorie de l’athéorisme prétendu, ou celle qui affirme s’en tenir aux faits, l’empirisme, voulant nous faire gober qu’il existerait des faits purs, non construits par une interprétation. Pour chercher il faut faire des hypothèses, lesquelles ne s’élaborent que dans le cadre d’une théorie. En psychopathologie nous sommes quelques-uns à Rennes qui trouvons que les concepts lacaniens sont les plus féconds.

 

Là où je voulais en venir c’est qu’il existe des lacaniens qui ne s’en tiennent qu’à ce qu’a dit Jacque Lacan et rien d’autre !
 

Bien sûr qu’il y a des lacaniens obtus, pourquoi n’y en aurait-il pas ?

 

C’est dans la nature de l’homme ?
 

Tout système de pensée suscite des zélateurs inconditionnels. Il existe certes des lacaniens obtus, mais les scientistes obtus ne sont pas moins nombreux. Toute théorie est un semblant, un modèle provisoire ; il n’y a que les paranoïaques pour être vraiment convaincu d’avoir atteint à la vérité ultime.

Pourquoi Lacan a-t-il pu faire quelque pas supplémentaires par rapport à Freud ? Parce qu’il n’a pas considéré ses découvertes comme un savoir figé, ce qui l’a incité à les réexaminer à partir de savoirs nouveaux. L’enseignement de Lacan doit être abordé aujourd’hui de la même manière.

Rien là de spécifique au lacanisme. L’authentique chercheur travaille et enseigne aux limites de son savoir, attentif aux points d’impasse de la théorie qu’il utilise, car ce n’est qu’à partir de leurs repérages qu’il peut produire des avancées.

 

Trop d’étudiants l’ignorent encore à mes yeux et se fixent dans ce qu’ils pensent être le désir du professeur afin de garantir leur cursus… Pourquoi ne pas leur tenir ce discour de recherche ?
 

Il existe sans doute deux grandes manières d’enseigner. L’une orientée vers la transmission de connaissances, l’autre vers l’apprentissage à la recherche. Lors des trois premières années du cursus, je privilégie la première, me situant alors délibérément dans le discours universitaire, au sens où l’entend Lacan, c’est-à-dire un discours qui mets le savoir en avant et qui produit des effets aliénants sur celui qui doit l’assimiler. Malgré cela, il est incontournable, c’est un préalable à toute recherche, car on ne peut repérer les failles d’une théorie qu’après avoir pris connaissance de celle-ci. Nous essayons donc dans les premières années de donner une solide formation à la psychopathologie, orientée par les approches lacanienne et freudienne, de surcroît bien informée de la psychiatrie classique. En Master 1 et 2, l’accent est plus mis sur l’apprentissage à la recherche. En s’appuyant sur leurs travaux, les enseignants mettent en évidence leurs interrogations, laissent apparaître les limites de leur savoir. Certains, sans doute, ont tendance à gommer ces failles, à mon sens bien à tort, car rien n’est plus fécond pour orienter l’étudiant vers d’authentiques recherches.

 

On arrive donc, au fur et à mesure, à une « ouverture » ?
 

Exactement. Pour se mettre en prise sur la recherche, après avoir assimilé les fondamentaux, il faut être capable de repérer un point de désaccord, ou un raté de la théorie. En Master, il y a deux sortes de mémoires, ceux qui constituent de grosses notes de lectures sur un sujet donné, en général ennuyeux, et ceux qui prennent à bras le corps un problème actuel, qui cherchent à éclairer les raisons d’un désaccord entre les cliniciens, ceux-là sont beaucoup plus intéressants.

 

Cela ne paraissait peut-être pas évident, au regard des trois premières années, merci de l’avoir précisé, cela aidera surement nos lecteurs. Pour aborder un autre point de notre problématique, j’aimerai connaître votre position sur les difficultés qu’ont les étudiants de Rennes à trouver des stages voir des emplois, entendant souvent que cette orientation lacanienne ne fait pas d’eux des professionnels efficaces. Qu’en pensez-vous ?
 

L’imaginaire des institutions n’est pas de notre fait. Il m’a été donné de constater, lors de déplacements, que certaines institutions, bien au-delà de la Bretagne, en France et même à l’étranger, jusqu’en Argentine, recherchent des étudiants formés à Rennes; en revanche, il est vrai, d’autres les rejettent. La psychanalyse est l’une des théories majeures qui donne consistance à la psychologie clinique. Certaines institutions font d’autres choix, c’est leur droit, et il est inévitable qu’il en soit ainsi. La plupart des formations universitaires en psychologie génèrent des réseaux qui accueillent leurs étudiants et d’autres qui les rejettent. Rien là de spécifique à Rennes 2.

 

Il y a pourtant un stereotype souvent négatif du psychologue lacanien. Sans aller à la caricature, on les suppose incapable de faire passer des tests, de transmettre des informations manipulables à des nons-lacaniens ou encore enclenchant trop de connaissances par rapport à la tache hospitalière demandée…
 

Je considère que c’est un grand éloge implicite de notre formation que les étudiants formés à Rennes 2 soient perçus comme « enclenchant trop de connaissances par rapport à la tâche hospitalière », je ne crois cependant pas que l’on puisse jamais avoir trop de connaissances dans un domaine aussi complexe que la relation clinique. Certes, elle se déroule dans les meilleures conditions d’écoute quand le clinicien est capable de mettre entre parenthèses son savoir, mais parvenir à se soutenir dans cette relation en une position de non-savoir, parvenir à être capable de reconsidérer la théorie avec chaque patient, cela, pour Freud comme pour Lacan, constitue en ce domaine la forme la plus haute du savoir. C’est une ascèse  qui demande beaucoup de travail.

Il existe cependant des conceptions bien différentes du métier de psychologue clinicien. Pour certains ce sont en effet des spécialistes : ils sont les techniciens des tests. Nous ne les formons guère à cela, considérant qu’aucun test n’est supérieur à l’entretien clinique pour porter un diagnostic. Cependant nous avons à Rennes 2, notamment en criminologie, des collègues très compétents pour enseigner la technique des tests et leur utilisation intelligente comme complément à la relation clinique et non comme substitut à celle-ci. Maintenant il est vrai que le recrutement des psychologues dans les institutions de la santé publique est presque toujours conditionné par l’accord d’un psychiatre, or chacun sait que les psychiatres ne sont quasiment plus formés aujourd’hui à la psychopathologie, les internes en psychiatrie eux-mêmes se plaignent de l’orientation exclusivement biologique donnée à leurs études, si bien que dans les institutions les psychiatres s’avèrent souvent plus accueillants aux neuropsychologues qu’aux psychologues cliniciens.  Le phénomène dépasse de beaucoup les « lacaniens » ; mais qui veut tuer son chien dit qu’il est lacanien.

 

Un mot sur l’avenir de la profession. Nous savons que les universités produisent bien plus de psychologues que nous n’en avons besoin sur le sol national. Nous sommes déjà face à un engorgement de la profession, et les postes deviennent très rares…
 

Effectivement, c’est un problème ! Toutes les études montrent que l’on forme trop de psychologues cliniciens en France. Ce n’est pas seulement en Bretagne, c’est un problème au niveau national. Ceci étant, il y a environ 50% des étudiants issus de Rennes 2 qui, dans les trois années suivant l’obtention de leur diplôme, trouvent un poste dans le domaine de la clinique. C’est peut-être un gage de la qualité de leur formation. C’est certainement un indice de leur faculté à s’adapter aux pratiques diversifiées de la psychologie clinique.

 

Je conclurai cette interview par une question ouverte. Il y a peut-être des champs que nous n’avons pas traversé dans cet echange… Avez-vous des choses à ajouter en conclusion de cette interview ?
 

Certes, oui. Il y a une importante spécificité des études de psychologie clinique qu’il convient sans doute de rappeler, à savoir que la formation du psychologue clinicien ne peut se faire que partiellement à l’Université. Certains pays exigent qu’elle soit complétée par une formation dans une Ecole de psychothérapie ou de psychanalyse.Le diplôme français autorise la pratique d’un point de vue légal mais ne l’autorise pas d’un point de vue éthique. Toutes les Ecoles de psychanalyse et de psychothérapies s’accordent sur le fait que la formation doit en passer par une expérience personnelle de la thérapie que l’on pratiquera. Or cette expérience n’est pas enseignable à l’Université : elle implique un engagement de l’intime dans une démarche dont la confidentialité doit être garantie.

 

Alors que les psychanalystes et les psychothérapeutes ont obligation de suivre une thérapie pour avoir le diplôme, comment expliquer que les psychologues ne soient pas soumis à cette règle ?
 

Il n’existe pas de diplôme de psychanalyste : seule l’inscription sur une liste atteste de la reconnaissance d’une formation effectuée dans le cadre de telle ou telle Ecole. Il y a un obstacle majeur à ce que l’on exige du psychologue l’obligation d’une expérience personnelle de la thérapie qu’il pratiquera: on ne peut pas obliger quelqu’un à suivre une thérapie. Pour que celle-ci fonctionne, elle doit être une demande née d’une certaine souffrance, non une obligation, ce qui fait qu’elle ne peut être formalisée. Elle doit rester dépendante du choix de chacun.

 

Merci de cette interview. Je vous laisse le mot de la fin.
 

Je voudrais ajouter à cette interview quelques considérations relatives au choix de l’orientation psychanalytique dans le contexte social actuel. Ce n’est pas seulement un choix théorique parmi diverses possibilités plus ou moins heuristiques, c’est un choix quant à la manière d’y faire la souffrance psychique, un choix éthique, et un choix de société. Certains adversaires de la psychanalyse prônent des techniques de rééducations cognitivo-comportementales pour traiter les troubles psychiques. On sait qu’elles attaquent de front le symptôme du sujet par des techniques diverses, qui vont de la suggestion la plus pure (hypnose) jusqu’à la mise en jeu de punitions graduées, en passant par des méthodes aversives ou des techniques de rééducation des mouvements oculaires, tout cela pour reconditionner ce qui dysfonctionne. La relation de domination instaurée par le thérapeute averti sur le patient ignorant, qui est à leur principe, porte en germe tous les abus. Corrélativement bien entendu elles ne laissent aucune place à l’initiative et à la créativité du patient.

Deux exemples simples tirés de ma pratique pour illustrer cela. Un jeune homme était venu se plaindre de son homosexualité qui faisait obstacle à sa vocation, lui avait-on dit, celle de devenir prêtre. Après quelques années de psychanalyse, il est parvenu à résoudre le problème d’une manière inattendue : la cure l’a confirmé dans son homosexualité, beaucoup mieux assumée, tandis qu’il s’est découvert une passion pour la tapisserie, dont il a fait son métier, sans regret pour la prêtrise. Solution ininmaginable au début de la cure, et qui ne serait jamais advenue si le thérapeute s’était focalisé sur la rééducation de l’homosexualité. Autre exemple : un sujet torturé par des ruminations et des doutes obsessionnels, liés à l’exercice de son métier, chef du personnel, qui le contraignait à prendre chaque jour des décisions lourdes de conséquences pour ses employés. La cure l’a conduit à exercer ses capacités dans une profession de conseil où il n’avait plus à prendre lui-même les décisions. Là où les techniques cognitivo-comportementales se seraient efforcées de le rééduquer à la prise de décision, la cure analytique a permis le surgissement d’une solution inattendue.

La psychanalyse parie sur la créativité du sujet, non sur la maîtrise du thérapeute. C’est pourquoi elle implique un choix éthique et un choix de société. Ce n’est pas un hasard si les méthodes utilisées par les thérapies cognitivo-comportementales font irrépressiblement  surgir des images issues d’ « Orange mécanique » et des réminiscences du « Meilleur des mondes » d’Huxley ou de « 1984 » d’Orwell. Le cognitivisme est une théorie qui a démontré ses capacités heuristiques quand elle traite de problèmes apparentés à l’intelligence artificielle, l’intelligence de l’homme-machine, en ce domaine elle est actuellement irremplaçable, mais quand elle cherche à se saisir des phénomènes psychopathologiques, elle manque l’essentiel, à savoir que le sujet est un être désirant, tandis que jamais un robot ne connaîtra la jouissance. Si les symptômes psychopathologiques insistent, ce n’est pas parce qu’ils seraient des erreurs de traitement de l’information, qu’il suffirait de corriger, mais parce qu’ils procurent une satisfaction inconsciente, ignorée des ordinateurs. Cette satisfaction ignorée ne se rééduque pas, elle se traite dans une relation transférentielle capable de mobiliser le désir du sujet. Bref notre choix théorique en faveur de la psychanalyse ne résulte pas seulement d’une adhésion intellectuelle, il s’ancre dans une expérience personnelle, celle de la cure, qui nous a conduit à discerner la puissance du désir et des fantasmes, dans laquelle s’est produite une mutation subjective, et à laquelle nous savons ce que nous devons.

Combien d’entre nous seraient à la dérive si nous n’avions pas rencontré la psychanalyse ? Personnellement je ne serais pas là pour vous en parler. Disons pour terminer qu’il m’est donné peu d’occasions d’échanger avec les masses d’étudiants des trois premières années, je discute quelques minutes à la fin du cours avec eux, rarement plus, il n’y a guère qu’avec ceux de Master 2, beaucoup moins nombreux, qu’il m’arrive d’avoir des échanges approfondis, c’est pourquoi je vous remercie de cet interview, de la qualité et de la pertinence de vos questions, qui font écho à celles que beaucoup d’étudiants se posent. Elles m’ont conduit à m ‘interroger, elles m’ont fait réfléchir. Depuis dix-sept ans que j’enseigne à Rennes, c’est la première fois qu’il m’est donné ainsi l’occasion d’expliciter et de clarifier mes choix, sincèrement, merci.

 

Ce fut un plaisir partagé, Mr Maleval, et j’espère en effet que cette interview saura eclairer nombre des étudiants de Rennes sur la question ! Merci à vous de m’avoir accordé un peu de votre temps pour leur répondre…
 

 

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  1. Bakouma Françoise avril 19, 2014 @ 7:33

    C est toujours agréable de lire un récit aussi clair et engagé tel que celui-ci.
    Merci de nous faire partager un point de vue autre que celui souvent caricaturé.
    Pour ma part il m’ a donné un éclairage important.

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