De l’enfant que nous étions à l’enfant que nous sommes

main d'adulte, main de bébé

Il y a une semaine encore, ma grand-mère me disait qu’elle n’arrivait pas à apprécier de lire le premier livre d’Harry Potter, sans doute, affirmait-elle, parce qu’elle était trop âgée pour rêver encore. Mais je ne l’ai pas laissée faire ! Hier, elle regardait avec moi le premier film du jeune magicien réalisé par Chris Columbus. Je l’ai alors entendue rire aux éclats, frissonner devant Touffu, trouver Norbert le bébé dragon adorable, Hagrid attachant et enfin Harry très mignon.Depuis, elle exige que l’on se revoit vite pour voir le deuxième volet !

Pourquoi je parle de cela ? Eh bien parce que, travaillant dans le domaine du jeu, je suis constamment interpellé sur cette question : « Les jeux de société, c’est pas pour les enfants ? ». Que voulez-vous répondre à un homme d’une quarantaine d’années qui vous regarde, amusé, confortablement installé dans sa situation, son rythme de vie, son golf, sa clientèle, sa voiture, qui vous demande cela, comme dénigrant votre profession ? Que pourrais-je lui répondre ?

Je pourrai lui donner raison. « Oui, Monsieur, le jeu ne vous apportera plus rien de divertissant à votre âge ! », « Oui, Monsieur, le jeu, c’est que pour les enfants… ». Pour ma part, je préfère lui dire « EssayezDiplomacy avec vos confrères ! » car oui, ce jeu lui conviendrait tout à fait ! Il n’y a plus de clichés possibles sur la question du jeu. Son champ d’activité est bien trop développé ! Après tout, Voiture, Golf, niveau social, boite-de-nuit, flirt, concert, spectacle, sexe et j’en passe, n’est-ce-pas du jeu ? Je me souviens d’un de mes amis qui me disait, amusé, avant de faire une bêtise « Qu’est-ce qu’on risque à part la mort ? ». On ne risque rien de pire que de stagner dans sa vie. Le cerveau s’ennuie, on s’isole, on traîne la patte, la vie ne nous amuse plus. La vie serait-elle un jeu ? Peut-être… Quels en seraient ses enjeux sinon ? Notre société ne préexiste pas à l’Homme, nous l’avons créé, doté de règles, de contraintes, de niveaux, de choix, de places, de routes, et nous y avons placé des joueurs qui s’y inscrivent. Ainsi, la société serait un gigantesque jeu ? A vous de juger…Je ne partirai pas dans ces emphases ridicules et incompréhensibles que sont des expressions comme « retrouver son âme d’enfant », et pourtant, c’est tentant. Depuis que je suis testeur de jeu et reporter pour Petit Peuple, j’ai essayé un grand nombre de jeux. Les loups-garous de Thiercellieux, Kahuna, London 1888, Taverne, Cathedral, Citadelles, Dindon et Dragons, Maka Bana, Doom, Elixir, Banzaï, Iliade, etc…Il s’agissait dans un premier temps de savoir de quoi j’allais parler. C’est donc avec le regard aiguisé du reporter critique que j’ai goûté, grimaçant, à mes premières parties. Et puis, ce qui était obscur devint clair (comme souvent). L’intérêt du jeu m’apparut avec un jeu d’ambiance qui ne fait pas l’unanimité de mes confrères. London 1888 de Damien Maric et Stephan Kot. On place les pions, pestant contre une règle trop longue (rappelant les anciennes parties de JDR où un jeune master inexpérimenté nous demandait de lire 10 pages du livre du maître de jeu, indigeste…). On lance les dés, on avance, et puis on se sent happé dans l’enquête, on suspecte, on traque ce fameux Jack, et quand on le trouve, rien n’est encore gagné, il faut le mettre en prison avant qu’il ne s’échappe encore… Passionnant. J’ai ressenti des émotions qui me renvoyaient à mes premiers jeux ; Mister X, Mystères de Pekin, etc… Pourtant, j’ai grandi, j’ai changé, comment pourrais-je m’amuser avec la même passion que celle de mes 10 ans !? Peut-être cette âme d’enfant… Depuis le début de mon immersion dans le jeu, j’ai pu croiser un très grand nombre d’adultes, d’âge mur, de situations diverses, experts en jeux de rôle, passionnés de jeux de société, fondateurs de clubs. Est-ce eux qui sont plus « attardés », dans le sens de celui qui s’attarde, ou est-ce les autres qui ont rejeté trop vite un plaisir social. Mon grand-père jouait au bridge avec ses amis, ma grand-mère aux dames, et pourquoi pas nous ? Pourquoi notre génération se divise autour de cette question ? Les consoles de jeux proposent des jeux labellisés « interdit aux – de 18 ans ». Mais alors qui y joue ? Ces mêmes adultes qui supposent le jeu de société pour les enfants ?Notre âme d’enfant, visiblement, nous l’avons toujours avec nous. Pour l’amuser, il faut la faire vivre, l’émerveiller, la captiver, lui faire peur. Il faut qu’elle vibre et pour cela, les moyens sont nombreux ! Le travail, la séduction, l’argent, la culture… le jeu, le jeu, le jeu, le jeu… Oui, j’accuse tout homme de ce monde de passer sa vie entière à jouer en faisant croire qu’il ne s’y amuse pas ! Que même ses plaintes le divertissent, qu’il trouvera toujours du plaisir à sa vie. Accusation grave… sans preuve… sans défense… oui, je le sais. Et pourtant, c’est quelque chose que l’on sait depuis longtemps dans le monde du jeu ! On simule la guerre, la mort, la société, la richesse, le sexe, et j’en passe ! On simule la « vie réelle » !
Les joueurs comme les rôlistes ont à mes yeux ce je ne sais quoi de « réveillé » qui les pousse à voir le monde comme il est, un vaste jeu, un champ d’activité, et pour eux, hors de question de s’ennuyer !! Ca n’est pas un don, juste une lecture différente du monde, plus franche, moins engagée, un gigantesque champ de verdure dans lequel court un enfant…

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