Amélie Nothomb, rencontre entre Stupeur et Tremblements

 Vendredi 17 mars. Amélie Nothomb, dans le cadre de la Semaine du livre organisée par la librairie Hisler-Even, est certes venue clôturer cet événement mais aussi en promouvoir un autre : la publication de son dernier roman Stupeur et Tremblements  récompensé par le Grand prix du roman de l’Académie française et par le Prix Internet du livre. Derrière une table recouverte de ses différents livres et entourée de plusieurs admirateurs, elle accepte amicalement de répondre à nos questions entre deux dédicaces 

 

PANORAMA : A la lecture de Stupeur et Tremblements , le coté étonnant de la situation, nous a amené à nous poser la question suivante : Avez-vous réellement vécu l’aventure de l’héroïne ou est-elle un double ?

 

AMELIE NOTHOMB : J’ai vécu l’histoire exactement comme je l’ai écrite.

 

PANO : A-t-elle été écrite à l’époque où vous travailliez au Japon, en 1990 ?

 

A.N : Nullement. J’ai commencé à écrire le livre en 98. Il m’a fallu le temps de la digestion pour que ce souvenir ne me fasse plus souffrir.

 

PANO : Qu’est-ce qui  vous a poussé à l’écrire, à l’exprimer ?

 

A. N : C’est un mystère. Auparavant, je n’aurais jamais voulu en parler. Je n’étais pas fière et je ne souhaitais pas écrire un livre doloriste. Ensuite, ayant entamée un processus de revalorisation, j’ai ressenti le besoin de partager cela et de le comprendre. Ecrire un livre, c’est chercher à comprendre quelque chose. Somme toute, j’avais très bien saisi ce qui m’était arrivé.

 

PANO : Après ce que vous avez vécu, jugez-vous la persécution et l’humiliation comme une forme souhaitable d’éducation ? 

 

A. N : Sûrement pas, un tel traitement est à fuir. Certes je m’en suis sortie convenablement mais heureusement que j’avais le sens de l’humour et que je n’avais pas huit ans.

 

PANO : Vous avez vécu dans la plupart des pays asiatiques. Avez-vous été victime de cette culture de domination ?

 

A. N : Non. Au Japon, c’était très dur. Jusqu’à l’âge de cinq ans, j’ai fait les jardins d’enfants. Ensuite, j’ai vécu dans d’autres pays asiatiques où j’allais au lycée français et si il n’y en avait pas, j’étudiais par correspondance.

 

PANO : Par rapport au caractère même de la philosophie japonaise,  y a t-il eu révolte profonde ou bonne  intégration ?

 

A. N : Une révolte profonde de ma part vous voulez dire ? (hésitation) Ce fut les deux. Je n’y suis pas restée parce que cela me révoltait. Et pourtant, je n’ai cessé de répéter que j’étais japonaise et qu’un jour je vivrai dans ce pays. Cependant, je n’ai pas rejeté le Japon. Il reste pour moi le pays du monde que j’admire et aime le plus. Seulement, je ne suis pas capable d’y vivre. Je me sens profondément solidaire du peuple japonais, d’ailleurs la majorité d’entre eux n’ont pas d’autre choix que d’accepter cette vie.

PANO : Vous dressez, dans votre livre, un portrait de la femme japonaise et insistez sur la force de caractère qu’elle doit posséder. Est-ce au fond un handicap d’être une femme pour réussir sa vie professionnelle ?

 

A. N :  Au Japon certainement.

 

PANO : Et en général ?

 

A. N : Personnellement, en France, je n’ai pas eu à en souffrir. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’écueils. Or si j’avais pu choisir mon sexe, sans hésitation j’optais pour « femme ». Mais il est évident qu’au Japon c’est un gros handicap.

 

PANO : Après avoir écrit ce livre relatant une douloureuse épreuve de votre vie, comment imaginez- vous le regard du lecteur ?

 

A. N : Sincèrement, je ne suis jamais capable de le concevoir. D’ailleurs comment peut-on savoir comment l’autre va réagir ? C’est toujours un étonnement et un enrichissement considérable mais aussi une peur sans nom.

 

PANO : Vous écrivez alors essentiellement pour vous avant d’écrire pour les autres ?

 

A. N : Quand j’écris, je ne sais pas pour qui je le fais, je ne sais même pas si je vais être publiée. Il n’y a aucun moyen de le savoir surtout que je ne publie qu’un quart de ce que j’écris.

 

PANO : Deux questions se posent par rapport à votre écriture. La première : quelle est votre conception du beau ?

 

A. N : Je pense que Baudelaire en a le mieux parlé en disant le Beau est toujours bizarre. Le Beau, est pour moi, ce qui étonne l’œil, ce qui le déshabitue de ce à quoi il était habitué.

 

PANO : La deuxième : est-ce en rapport avec votre tradition de placer vos personnages en dehors des limites des résistances morales ?

 

A .N : C’est possible (rires)

 

PANO : Vos livres racontent souvent l’histoire d’une personne qui mène une existence banale , puis  se retrouve dans une souffrance immense et essaye désespérément de s’en sortir. Dans stupeur et Tremblements, ce schéma s’applique à votre propre expérience. Est-ce votre façon favorite de traiter vos personnages ?

 

A. N : Tous mes livres sont très loin d’être autobiographiques. Ceci dit j’y mets beaucoup de moi-même. Mais sont- ils si éloignés des conditions de vie réelles ? Je n’en suis pas si sûre. Je ne peux pas parler pour autrui. Pourtant quand on voit ce que les gens sont amenés à vivre parfois, ce que je décris dans Stupeur et Tremblements  ne me paraît pas si exceptionnel. Je reçois continuellement des lettres de lecteurs qui ,en France,  traversent un calvaire épouvantable. Je ne sais pas ce qu’est la vie banale, je ne sais même pas si elle existe mais je n’ai pas l’impression d’écrire des choses si étonnantes.

 

PANO : Quels seraient vos conseils pour un étudiant passionné d’écriture ?

 

A. N : N’écouter aucun conseil. Soyez sûrs que si j’avais écouté les conseils (les excellents et bien attentionnés), jamais je n’aurais essayé de devenir écrivain. Il faut être fou et simplet pour imaginer que ça va marcher. Cependant j’ai bien fait d’être simplette, sinon je ne serais pas là. Si vraiment on le veut, il est capital de ne pas hésiter à s’obstiner.

 

PANO : Pensez vous être socialement différente des autres ou plutôt que les autres ignorent qu’ils sont, au fond, comme vous ?

 

A. N : C’est une très belle question. Malheureusement même avec la meilleure volonté du monde je serai incapable de vous répondre. Je ne sais pas du tout si je suis comme les autres ou pas mais, je pars toujours du principe en écrivant que je ne suis pas viscéralement différente des autres et que tout le monde peut me comprendre.

 

PANO : Nous savons que Fubuki, votre supérieure dans “ Stupeur et Tremblements ” a reçu un exemplaire de votre premier roman “ Hygiène de l’Assassin ”. Lui avez-vous envoyé ou lui enverrez vous un exemplaire de celui-ci ?

 

A. N : Permettez-moi de rendre les choses plus surprenantes encore. D’une part, elle n’a pas reçu Hygiène de l’Assassin , elle se l’est procuré, elle-même, à l’autre bout du monde afin de savoir ce qui m’était arrivé. D’autre part, n’étant ni folle ni masochiste, je ne lui ai certainement pas envoyé Stupeur et Tremblements. Cependant, j’espère de tout cœur qu’elle ne s’en procurera pas un. Malheureusement comme le livre est traduit en japonais il y a des risques. Cette idée me terrorise :  je suis restée une toute petite employée japonaise qui appréhende encore l’idée de désobéir à ses supérieurs.

 

 

 

                 

Propos recueillir par

David GOS.

Julie HANNEQUIN.

Jonathan HAUDOT

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